pénitence pour effacer ce mensonge ! mais ce sera souffrir pour vous. Vous
ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d’aimer dans le ciel, de pouvoir
s’avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés, les a transportés
dans les régions les plus hautes, et qu’il nous est permis de ne plus regarder
qu’à l’âme. Si les doctrines, si l’esprit de la sainte à laquelle nous devons cet
asile ne m’avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin
de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse
pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre et demeurer calme…
– Eh ! bien, Antoinette, s’écria le général en l’interrompant à ces
mots, faites que je vous voie, vous que j’aime maintenant avec ivresse,
éperdument, comme vous avez voulu être aimé par moi.
– Ne m’appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé
me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en
la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon
frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait
des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les
yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie, pâle,
mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient tous
les enchantements de la jeunesse, où l’heureuse opposition d’un blanc mat
contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud
d’une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La
belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau
ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d’une
meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des
rayons fiévreux, et leur calme habituel n’était qu’un voile. Enfin, de cette
femme il ne restait que l’âme.
– Ah ! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous
m’apparteniez, et n’étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m’avezvous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements ?
Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand
vous saurez ce que j’ai fait pour vous. Je vous ai cherchée dans le
monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instants,
l’occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien puissants, vous le savez,
m’ont aidé de toute leur force à fouiller les couvents de France, d’Italie,
d’Espagne, de Sicile, de l’Amérique. Mon amour s’allumait plus vif à
chaque recherche vaine ; j’ai souvent fait de longs voyages sur un faux
espoir, j’ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour
des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d’une fidélité
sans bornes, qu’est-ce ? un rien en comparaison des vœux infinis de mon
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ne savez pas, mon frère, quel bonheur est d’aimer dans le ciel, de pouvoir
s’avouer ses sentiments alors que la religion les a purifiés, les a transportés
dans les régions les plus hautes, et qu’il nous est permis de ne plus regarder
qu’à l’âme. Si les doctrines, si l’esprit de la sainte à laquelle nous devons cet
asile ne m’avaient pas enlevée loin des misères terrestres, et ravie bien loin
de la sphère où elle est, mais certes au-dessus du monde, je ne vous eusse
pas revu. Mais je puis vous voir, vous entendre et demeurer calme…
– Eh ! bien, Antoinette, s’écria le général en l’interrompant à ces
mots, faites que je vous voie, vous que j’aime maintenant avec ivresse,
éperdument, comme vous avez voulu être aimé par moi.
– Ne m’appelez pas Antoinette, je vous en supplie. Les souvenirs du passé
me font mal. Ne voyez ici que la sœur Thérèse, une créature confiante en
la miséricorde divine. Et, ajouta-t-elle après une pause, modérez-vous, mon
frère. Notre Mère nous séparerait impitoyablement, si votre visage trahissait
des passions mondaines, ou si vos yeux laissaient tomber des pleurs.
Le général inclina la tête comme pour se recueillir. Quand il leva les
yeux sur la grille, il aperçut, entre deux barreaux, la figure amaigrie, pâle,
mais ardente encore de la religieuse. Son teint, où jadis fleurissaient tous
les enchantements de la jeunesse, où l’heureuse opposition d’un blanc mat
contrastait avec les couleurs de la rose du Bengale, avait pris le ton chaud
d’une coupe de porcelaine sous laquelle est enfermée une faible lumière. La
belle chevelure dont cette femme était si fière avait été rasée. Un bandeau
ceignait son front et enveloppait son visage. Ses yeux, entourés d’une
meurtrissure due aux austérités de cette vie, lançaient, par moments, des
rayons fiévreux, et leur calme habituel n’était qu’un voile. Enfin, de cette
femme il ne restait que l’âme.
– Ah ! vous quitterez ce tombeau, vous qui êtes devenue ma vie ! Vous
m’apparteniez, et n’étiez pas libre de vous donner, même à Dieu. Ne m’avezvous pas promis de sacrifier tout au moindre de mes commandements ?
Maintenant vous me trouverez peut-être digne de cette promesse, quand
vous saurez ce que j’ai fait pour vous. Je vous ai cherchée dans le
monde entier. Depuis cinq ans, vous êtes ma pensée de tous les instants,
l’occupation de ma vie. Mes amis, des amis bien puissants, vous le savez,
m’ont aidé de toute leur force à fouiller les couvents de France, d’Italie,
d’Espagne, de Sicile, de l’Amérique. Mon amour s’allumait plus vif à
chaque recherche vaine ; j’ai souvent fait de longs voyages sur un faux
espoir, j’ai dépensé ma vie et les plus larges battements de mon cœur autour
des murailles noires de plusieurs cloîtres. Je ne vous parle pas d’une fidélité
sans bornes, qu’est-ce ? un rien en comparaison des vœux infinis de mon
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