– Je reste, répondit Montriveau ; repliez-vous dans le parloir, et fermez
la porte de ce corridor.
Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse, qui rabattit
son voile. Ils virent alors, dans l’antichambre de la cellule, la duchesse
morte, posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. Ni
Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri ; mais ils
se regardèrent. Puis le général fit un geste qui voulait dire : – Emportons-la.
– Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met
en marche, vous allez être surpris.
Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême
désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée
au pied des murs, au moment où l’abbesse, suivie des religieuses, arrivait
pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La sœur chargée de garder la
morte avait eu l’imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître
les secrets, et s’était si fort occupée à cette recherche qu’elle n’entendit
rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver le corps. Avant que ces
femmes stupéfiées n’eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse
avait été descendue par une corde en bas des rochers et les compagnons de
Montriveau avaient détruit leur ouvrage. À neuf heures du matin, nulle trace
n’existait ni de l’escalier ni des ponts de cordes ; le corps de la sœur Thérèse
était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut dans la
journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette de Navarreins,
dont, pendant quelques heures, le visage resplendit complaisamment pour
lui des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort à nos
dépouilles mortelles.
– Ah ! çà, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur le
tillac, c’était une femme, maintenant ce n’est rien. Attachons un boulet à
chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n’y pense plus que comme
nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.
– Oui, dit Montriveau, car ce n’est plus qu’un poème.
– Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de l’amour, il faut
savoir le bien placer, et il n’y a que le dernier amour d’une femme qui
satisfasse le premier amour d’un homme.
109
la porte de ce corridor.
Il entra vivement en se faisant précéder de la fausse religieuse, qui rabattit
son voile. Ils virent alors, dans l’antichambre de la cellule, la duchesse
morte, posée à terre sur la planche de son lit, et éclairée par deux cierges. Ni
Montriveau ni de Marsay ne dirent une parole, ne jetèrent un cri ; mais ils
se regardèrent. Puis le général fit un geste qui voulait dire : – Emportons-la.
– Sauvez-vous, cria Ronquerolles, la procession des religieuses se met
en marche, vous allez être surpris.
Avec la rapidité magique que communique aux mouvements un extrême
désir, la morte fut apportée dans le parloir, passée par la fenêtre et transportée
au pied des murs, au moment où l’abbesse, suivie des religieuses, arrivait
pour prendre le corps de la sœur Thérèse. La sœur chargée de garder la
morte avait eu l’imprudence de fouiller dans sa chambre pour en connaître
les secrets, et s’était si fort occupée à cette recherche qu’elle n’entendit
rien et sortait alors épouvantée de ne plus trouver le corps. Avant que ces
femmes stupéfiées n’eussent la pensée de faire des recherches, la duchesse
avait été descendue par une corde en bas des rochers et les compagnons de
Montriveau avaient détruit leur ouvrage. À neuf heures du matin, nulle trace
n’existait ni de l’escalier ni des ponts de cordes ; le corps de la sœur Thérèse
était à bord ; le brick vint au port embarquer ses matelots, et disparut dans la
journée. Montriveau resta seul dans sa cabine avec Antoinette de Navarreins,
dont, pendant quelques heures, le visage resplendit complaisamment pour
lui des sublimes beautés dues au calme particulier que prête la mort à nos
dépouilles mortelles.
– Ah ! çà, dit Ronquerolles à Montriveau quand celui-ci reparut sur le
tillac, c’était une femme, maintenant ce n’est rien. Attachons un boulet à
chacun de ses pieds, jetons-la dans la mer, et n’y pense plus que comme
nous pensons à un livre lu pendant notre enfance.
– Oui, dit Montriveau, car ce n’est plus qu’un poème.
– Te voilà sage. Désormais aie des passions ; mais de l’amour, il faut
savoir le bien placer, et il n’y a que le dernier amour d’une femme qui
satisfasse le premier amour d’un homme.
109
