de la religieuse. Après de si grands efforts, ils ne voulurent pas compromettre
le succès de leur entreprise en risquant d’être aperçus, et furent obligés
d’attendre que le dernier quartier de la lune expirât.
Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau,
couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent
d’inexprimables délices. Il alla jusqu’au mur, pour pouvoir entendre la
musique des orgues, et s’efforça de distinguer une voix dans cette masse de
voix. Mais, malgré le silence, l’espace ne laissait parvenir à ses oreilles que
les effets confus de la musique. C’était de suaves harmonies où les défauts
de l’exécution ne se faisaient plus sentir, et d’où la pure pensée de l’art
se dégageait en se communiquant à l’âme, sans lui demander ni les efforts
de l’attention ni les fatigues de l’entendement. Terribles souvenirs pour
Armand, dont l’amour reflorissait tout entier dans cette brise de musique,
où il voulut trouver d’aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la
dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant
plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d’une cellule sans grille. Les
grilles n’étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes. Il y avait vu de
la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi
souvent qu’il dit vrai, lui avait crié : – Elle est là !
– Elle est certainement là, et demain je l’aurai, se dit-il en mêlant
de joyeuses pensées aux tintements d’une cloche qui sonnait lentement.
Étrange bizarrerie du cœur ! il aimait avec plus de passion la religieuse
dépérie dans les élancements de l’amour, consumée par les larmes, les
jeûnes, les veilles et la prière, la femme de vingt-neuf ans fortement
éprouvée, qu’il n’avait aimé la jeune fille légère, la femme de vingtquatre ans, la sylphide. Mais les hommes d’âme vigoureuse n’ont-ils pas
un penchant qui les entraîne vers les sublimes expressions que de nobles
malheurs ou d’impétueux mouvements de pensées ont gravées sur le visage
d’une femme ? La beauté d’une femme endolorie n’est-elle pas la plus
attachante de toutes pour les hommes qui se sentent au cœur un trésor
inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature
gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment. La beauté fraîche, colorée,
unie, le joli en un mot, est l’attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité.
Montriveau devait aimer ces visages où l’amour se réveille au milieu des
plis de la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas
alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau, jeune,
palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite
pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes : celle qui se présente
aux autres pâle, décolorée, triste ; puis celle du cœur que personne ne
voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment, et ne paraît dans
toute sa gloire que pour les solennités de l’amour ? Avant de quitter
107
le succès de leur entreprise en risquant d’être aperçus, et furent obligés
d’attendre que le dernier quartier de la lune expirât.
Montriveau resta, pendant deux nuits, enveloppé dans son manteau,
couché sur le roc. Les chants du soir et ceux du matin lui causèrent
d’inexprimables délices. Il alla jusqu’au mur, pour pouvoir entendre la
musique des orgues, et s’efforça de distinguer une voix dans cette masse de
voix. Mais, malgré le silence, l’espace ne laissait parvenir à ses oreilles que
les effets confus de la musique. C’était de suaves harmonies où les défauts
de l’exécution ne se faisaient plus sentir, et d’où la pure pensée de l’art
se dégageait en se communiquant à l’âme, sans lui demander ni les efforts
de l’attention ni les fatigues de l’entendement. Terribles souvenirs pour
Armand, dont l’amour reflorissait tout entier dans cette brise de musique,
où il voulut trouver d’aériennes promesses de bonheur. Le lendemain de la
dernière nuit, il descendit avant le lever du soleil, après être resté durant
plusieurs heures les yeux attachés sur la fenêtre d’une cellule sans grille. Les
grilles n’étaient pas nécessaires au-dessus de ces abîmes. Il y avait vu de
la lumière pendant toute la nuit. Or, cet instinct du cœur, qui trompe aussi
souvent qu’il dit vrai, lui avait crié : – Elle est là !
– Elle est certainement là, et demain je l’aurai, se dit-il en mêlant
de joyeuses pensées aux tintements d’une cloche qui sonnait lentement.
Étrange bizarrerie du cœur ! il aimait avec plus de passion la religieuse
dépérie dans les élancements de l’amour, consumée par les larmes, les
jeûnes, les veilles et la prière, la femme de vingt-neuf ans fortement
éprouvée, qu’il n’avait aimé la jeune fille légère, la femme de vingtquatre ans, la sylphide. Mais les hommes d’âme vigoureuse n’ont-ils pas
un penchant qui les entraîne vers les sublimes expressions que de nobles
malheurs ou d’impétueux mouvements de pensées ont gravées sur le visage
d’une femme ? La beauté d’une femme endolorie n’est-elle pas la plus
attachante de toutes pour les hommes qui se sentent au cœur un trésor
inépuisable de consolations et de tendresses à répandre sur une créature
gracieuse de faiblesse et forte par le sentiment. La beauté fraîche, colorée,
unie, le joli en un mot, est l’attrait vulgaire auquel se prend la médiocrité.
Montriveau devait aimer ces visages où l’amour se réveille au milieu des
plis de la douleur et des ruines de la mélancolie. Un amant ne fait-il pas
alors saillir, à la voix de ses puissants désirs, un être tout nouveau, jeune,
palpitant, qui brise pour lui seul une enveloppe belle pour lui, détruite
pour le monde. Ne possède-t-il pas deux femmes : celle qui se présente
aux autres pâle, décolorée, triste ; puis celle du cœur que personne ne
voit, un ange qui comprend la vie par le sentiment, et ne paraît dans
toute sa gloire que pour les solennités de l’amour ? Avant de quitter
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