Puis il fut facile d’en justifier aussitôt le stationnement. Avant d’arriver en
vue de l’île, Montriveau fit arborer le pavillon des États-Unis. Les matelots
engagés pour le service du bâtiment étaient américains et ne parlaient que
la langue anglaise. L’un des compagnons de monsieur de Montriveau les
embarqua tous sur une chaloupe et les amena dans une auberge de la petite
ville, où il les maintint à une hauteur d’ivresse qui ne leur laissa pas la
langue libre. Puis il dit que le brick était monté par des chercheurs de trésors,
gens connus aux États-Unis pour leur fanatisme, et dont un des écrivains de
ce pays a écrit l’histoire. Ainsi la présence du vaisseau dans les récifs fut
suffisamment expliquée. Les armateurs et les passagers y cherchaient, dit le
prétendu contremaître des matelots, les débris d’un galion échoué en 1778
avec les trésors envoyés du Mexique. Les aubergistes et les autorités du pays
n’en demandèrent pas davantage.
Armand et les amis dévoués qui le secondaient dans sa difficile entreprise
pensèrent tout d’abord que ni la ruse ni la force ne pouvaient faire réussir
la délivrance ou l’enlèvement de la sœur Thérèse du côté de la petite ville.
Alors, d’un commun accord, ces hommes d’audace résolurent d’attaquer le
taureau par les cornes. Ils voulurent se frayer un chemin jusqu’au couvent
par les lieux mêmes où tout accès y semblait impraticable, et de vaincre la
nature, comme le général Lamarque l’avait vaincue à l’assaut de Caprée.
En cette circonstance, les tables de granit taillées à pic, au bout de l’île,
leur offraient moins de prise que celles de Caprée n’en avaient offert
à Montriveau, qui fut de cette incroyable expédition, et les nonnes lui
semblaient plus redoutables que ne le fut sir Hudson-Lowe. Enlever la
duchesse avec fracas couvrait ces hommes de honte. Autant aurait valu faire
le siège de la ville, du couvent, et ne pas laisser un seul témoin de leur
victoire, à la manière des pirates. Pour eux cette entreprise n’avait donc que
deux faces. Ou quelque incendie, quelque fait d’armes qui effrayât l’Europe
en y laissant ignorer la raison du crime ; ou quelque enlèvement aérien,
mystérieux, qui persuadât aux nonnes que le diable leur avait rendu visite.
Ce dernier parti triompha dans le conseil secret tenu à Paris avant le départ.
Puis, tout avait été prévu pour le succès d’une entreprise qui offrait à ces
hommes blasés des plaisirs de Paris un véritable amusement.
Une espèce de pirogue d’une excessive légèreté, fabriquée à Marseille
d’après un modèle malais, permit de naviguer dans les récifs jusqu’à
l’endroit où ils cessaient d’être praticables. Deux cordes en fil de fer, tendues
parallèlement à une distance de quelques pieds sur des inclinaisons inverses,
et sur lesquelles devaient glisser les paniers également en fil de fer, servirent
de pont, comme en Chine, pour aller d’un rocher à l’autre. Les écueils
furent ainsi unis les uns aux autres par un système de cordes et de paniers
qui ressemblaient à ces fils sur lesquels voyagent certaines araignées, et
105
Précédent

- 105/111

Suivant