coupables les hommes de ton énergie. Ils jugent les autres âmes d’après la
leur, et ne savent pas où casse l’humanité quand ils en tendent les cordes.
Que ne me disais-tu donc un mot tantôt ? Je t’aurais dit : – Sois exact.
– À demain, donc, ajouta-t-il en serrant la main de Montriveau qui restait
muet. Dors, si tu peux.
Mais les plus immenses ressources dont jamais hommes d’État,
souverains, ministres, banquiers, enfin dont tout pouvoir humain se soit
socialement investi, furent en vain déployées. Ni Montriveau ni ses amis
ne purent trouver la trace de la duchesse. Elle s’était évidemment cloîtrée.
Montriveau résolut de fouiller ou de faire fouiller tous les couvents du
monde. Il lui fallait la duchesse, quand même il en aurait coûté la vie à toute
une ville. Pour rendre justice à cet homme extraordinaire, il est nécessaire de
dire que sa fureur passionnée se leva également ardente chaque jour, et dura
cinq années. En 1829 seulement, le duc de Navarreins apprit, par hasard,
que sa fille était partie pour l’Espagne, comme femme de chambre de lady
Julia Hopwood, et qu’elle avait quitté cette dame à Cadix, sans que lady
Julia se fût aperçue que mademoiselle Caroline était l’illustre duchesse dont
la disparition occupait la haute société parisienne.
Les sentiments qui animèrent les deux amants quand ils se retrouvèrent
à la grille des Carmélites et en présence d’une mère supérieure doivent être
maintenant compris dans toute leur étendue, et leur violence, réveillée de
part et d’autre, expliquera sans doute le dénouement de cette aventure.
Donc, en 1823, le duc de Langeais mort, sa femme était libre. Antoinette
de Navarreins vivait consumée par l’amour sur un banc de la Méditerranée ;
mais le pape pouvait casser les vœux de la sœur Thérèse. Le bonheur acheté
par tant d’amour pouvait éclore pour les deux amants. Ces pensées firent
voler Montriveau de Cadix à Marseille, de Marseille à Paris. Quelques mois
après son arrivée en France, un brick de commerce armé en guerre partit
du port de Marseille et fit route pour l’Espagne. Ce bâtiment était frété
par plusieurs hommes de distinction, presque tous Français qui, épris de
belle passion pour l’Orient, voulaient en visiter les contrées. Les grandes
connaissances de Montriveau sur les mœurs de ces pays en faisaient un
précieux compagnon de voyage pour ces personnes, qui le prièrent d’être
des leurs, et il y consentit. Le ministre de la guerre le nomma lieutenantgénéral et le mit au comité d’artillerie pour lui faciliter cette partie de plaisir.
Le brick s’arrêta, vingt-quatre heures après son départ, au nord-ouest
d’une île en vue des côtes d’Espagne. Le bâtiment avait été choisi assez
fin de carène, assez léger de mâture pour qu’il pût sans danger s’ancrer
à une demi-lieue environ des récifs qui, de ce côté, défendaient sûrement
l’abordage de l’île. Si des barques ou des habitants apercevaient le brick
dans ce mouillage, ils ne pouvaient d’abord en concevoir aucune inquiétude.
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