tout son savoir-fair e (compétence acquise par l'expérience, la pratique) et ses
connaissances pour mener à terme son projet avec une plus ou moins grande habileté .
Un schéma opératoire mal conduit peut être sauvé par des astuces techniques qui relèvent
du savoir-faire; à l'inverse, un geste malencontreux peut être corrigé par une bonne
connaissance des modalités possibles de rattrapage. C'est la lecture des schémas
opératoires qui permet d'inférer le niveau de savoir-faire, la qualité des gestes et
l'intelligence du tailleur.
Analyser les chaînes opératoires en termes de processus psycho-moteurs permet
d'aller au delà de l'identification des gestes techniques et, pour chaque moment de la
chaîne opératoire, de mettre en évidence les choix, les contraintes, les préférences, les
raisons d'un succès ou les causes d'un échec, de voir comment, selon quelle procédure,
chaque projet se trouve réalisé. Cette démarche passe inévitablement par une expertise
fondée sur les critères établis par un expérimentateur et, lorsque cela est possible, des
remontages.
4.2. Interprétatio n
Le développement d'une "archéologie cognitive" a ouvert de nouveaux champs
de recherche pour l'interprétation des compétences des tailleurs préhistoriques.
Toutefois cette interprétation des comportements techniques n'est envisageable
globalement qu'à partir d'Homo sapiens sapiens,
car nous postulons qu'il possédait les
mêmes capacités cognitives et motrices que l'homme moderne. Il est dangereux de
maintenir ce postulat pour les espèces pré-sapiens, dont on ne peut qu'évaluer les
compétences telles qu'elles se dégagent de l'étude du matériel lithique". Cependant, la
prise en compte des recherches menées en primatologie et en éthologie sur les
comportements techniques des primates non humains (notamment les chimpanzés
100 ) a
contribué, ces dernières années, au renouvellement des études dans ce domaine particulier
de la préhistoire. Cette approche analogique est d'autant plus nécessaire que l'on aborde
les périodes les plus anciennes de la préhistoire.
Que l'archéologie dans son ensemble, et la préhistoire en particulier, se soit
ouverte aux sciences cognitives
101
n'est pas pour surprendre, puisqu'elle est fondée sur
l'étude des cultures matérielles, sur l'analyse d'objets, qui sont les produits de
l'intelligence humaine. Démonter, comprendre les mécanismes psychologiques et moteurs
qui sous-tendent ces productions ne peut que concourir à l'enrichissement de la discipline.
Comment s'est faite la transmission des connaissances techniques? Quelles ont
été les modalités d'apprentissage de la taille de la pierre
102 ? Peut-on appréhender la
variabilité individuelle
103 ? Autant de questions que l'approche cognitive - dont le concept
de chaîne opératoire fait partie intégrante - permet désormais d'envisager. C'est un très
vaste domaine, encore peu exploré, parfois spéculatif, qui s'ouvre à la préhistoire, et
dont les résultats, pour le moment ponctuels, ne permettent pas de dégager des régularités.
Certains thèmes sont particulièrement prometteurs. La notion d'apprentissage par
exemple, abordée en terme de difficultés d'acquisition des savoir-faire, permet l'analyse
de phénomènes majeurs comme la spécialisation, l'innovation, l'emprunt, trois notions
qui renvoient à la représentation sociale des techniques.
99 Roche, Texier, sous-presse.
100 Joulian, 1994.
101 Une abondante littérature existe sur le sujet. Voir notamment Gibson, Ingold (eds), 1993 et Renfrew,
Zubrow (eds), 1994.
102 Roux, 1991; Karlin, Julien 1994; Roux, Bril, Dietrich, 1995.
103 Ploux, 1989.
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