242 TROIS AVENTURES DE LA CALYPSO
La plupart de mes expériences de plongées dans des grottes m’ont laissé
des souvenirs de danger, de craintes et de drames évités de justesse. Je ne
veux en aucun cas mettre notre vie en danger. Nous ne sommes pas des
trompe-la-mort et je tiens à ce que même dans les entreprises les plus
risquées, la part de risque soit réduite au plus juste, que tout soit prévu et
organisé pour éviter une tragédie que le hasard ou la moindre malchance
peuvent aisément faire surgir quand on intervient dans l’eau et surtout,
quand on entreprend ce genre de spéléologie sous-marine, toujours très
impressionnante.
Ce qui, à Andros, complique encore notre problème c’est le temps
très strictement limité. Philippe et Raymond Coll ont prévu et calculé la
marge étroite dans laquelle se situent nos possibilités.
Nous sommes prêts, tout équipés au bord du trou et nous attendons
l’instant où l’eau va cesser de bouillonner pour nous glisser vers les profondeurs, par la chatière qui s’ouvre à nos pieds. Chaque visage derrière son
masque exprime une certaine gravité. Ce n’est pas de la peur, mais un
sérieux qui provient de la raison.
Nous rampons dans la fracture étroite qui conduit à l’abîme. C’est un
peu comme si on éprouvait l’impression d’être avalé par une huître géante.
A partir de l’instant où nous serons entrés dans ce piège de calcaire,
tout doit fonctionner, nos muscles, notre cœur, nos cerveaux. Il ne nous
sera pas possible de remonter du fond pour atteindre la surface « en catastrophe » comme on peut le faire en eau libre. Enserrés de tous côtés par le
rocher, nous sommes condamnés à réussir.
J’empoigne la ligne que Benjamin a installée en permanence le long
de la faille qui descend jusqu’à 45 mètres. Je suis fatigué par le voyage,
par le manque d’entraînement, je viens de faire des milliers de kilomètres
en avion. Ma tête bourdonne et mes oreilles me font mal. Mais je n’ai pas
le droit de ralentir la descente, ce serait allonger de beaucoup le délai auquel
nous avons droit et si nous nous laissions surprendre par la marée, je
mettrais toute l’équipe en danger. Tout en luttant pour dégager mes oreilles,
je regarde vers le haut où apparaît encore une lueur et où les bulles de mon
souffle et de celui de mes camarades rampent le long de la paroi inclinée
et étincellent dans la lumière. Dans ce monde d’ombres et de mort, elles
témoignent de notre vie.
Nous sommes maintenant entrés dans le noir absolu. Nous attendons
un instant. François Dorado va éclairer le long tunnel qui s’ouvre devant
nous. Mes amis autour de moi ne sont que des ombres, dans cette nuit
éternelle. Je m’efforce de lutter contre la narcose qui me gagne. Je veux
reprendre mes esprits. Le mieux est de se lancer tout de suite dans ce
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