LE PEUPLE DES JONCS 129
par des crapauds géants. C’était la première fois que nous les rencontrions.
Nous savions que nous devions les trouver. Ces batraciens sont uniques au
monde. Ils ont été étudiés en 1927 par une mission américaine.
Alors que tous les autres crapauds sont contraints de venir respirer
en surface, ceux-là meurent asphyxiés si on les ramène à l’air libre. Ils
répondent au nom scientifique et barbare de Telmatobius culeus. Leurs
poumons atrophiés sont inutilisables. Ils ne possèdent pas les branchies des
poissons. Ils respirent à travers leur peau qui constitue une importante
surface d’échange. Les minuscules capillaires qui couvrent la surface de
leur corps tirent l’oxygène directement de l’eau.
Ils passent la majeure partie de leur vie, posés sur les fonds de vase
du lac. Lorsque les plongeurs les obligeaient à se déplacer, ils se détendaient
brusquement et paraissaient très grands. Allongés ils mesurent au moins
une cinquantaine de centimètres. Il s’agit de batraciens intermédiaires entre
les grenouilles et les crapauds.
On peut se demander par suite de quelle évolution singulière ils en
sont venus à vivre dans l’eau sans plus jamais en sortir. Sans doute l’air
raréfié des Andes ne leur fournissait-il plus assez d’oxygène. Tandis que
leur taille s’accroissait, leurs poumons s’atrophiaient peu à peu et ils en
sont venus à respirer par la peau.
Cette vie aquatique les a rendus muets à jamais. Même à la saison
des amours, ils ne coassent pas. Les plongeurs de la Calypso ont eu la
chance de surprendre leur danse d’amour dans les eaux du lac. Un étrange
ballet précède l’accouplement. Les deux animaux se poursuivent, se rejoignent et s’accouplent.
A la suite de quelques plongées, nous nous sommes avisés que les
crapauds du lac Titicaca étaient extrêmement nombreux. Nous ne nous
en étions pas tout de suite rendu compte parce que, vivant sur le fond
et immobiles, ils se confondent avec la vase. Les plongeurs purent se
convaincre qu’il n’existait pas le moindre espace sans crapaud. Ces animaux
étranges tiennent une grande place dans le folklore des Aymaras, riverains
du lac.
Nous avons voulu tenter de faire un dénombrement de leur population
totale dans le lac. Nous l’avons fait très approximativement, en les comptant
dans un certain périmètre. Une équipe a délimité avec des bouées et des
rubans, une zone de 1 000 m2 et les plongeurs ont ramassé tous les batraciens
qui se trouvaient dans ce périmètre.
Il fallait agir rapidement parce qu’une fois hors de l’eau, les crapauds
meurent comme le feraient les poissons. Nous avons pu les examiner plus
à loisir. Certains pesaient jusqu’à un kilo. Leurs cuisses sont deux fois
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