124 TROIS AVENTURES DE LA CALYPSO
avait annoncée. Cette cape soulevait une fine poussière dorée qui se déposait
sur les vendeuses de cierges pieusement agenouillées et une croix étincelait
au soleil.
« Le silence s’était fait, tous les instruments s’étaient tus, seuls les
oiseaux chantaient sur les toits.
« Les yeux baissés, les mains jointes, le curé prononça devant les puces
les prières en latin puis il les aspergea d’eau bénite et levant les bras vers
le ciel avec majesté, il appela la miséricorde de Dieu sur ces engins compliqués qui paraissaient bien insolites devant cette cathédrale au milieu de cette
foule dans ce cirque de montagnes enneigées.
« La cérémonie religieuse est terminée. Pendant que le curé se retire
dans sa cathédrale, les cloches sonnent à toute volée, un nuage de confetti
s’abat sur nous et sur la foule, les pétards éclatent, les serpentins fusent,
s’enroulant aux chapeaux et aux plumets. L’enthousiasme est tel qu’Isabelle
et moi nous avons beaucoup de mal à verser sur les puces la bière traditionnelle. Les musiques se déchaînent, les danseurs tournent, bondissent, font
les fous. Les vieilles donnent des baisers à Bébert et à Gaston et embrassent
nos mains, à Isabelle et à moi. Michel Deloire filme éperdument et Marcel
Ichac crie des ordres que personne n’entend. »
Les costumes qu’ont revêtus les Indiens pour cette cérémonie sont ceux
qu’ils revêtent lors des grandes fêtes qui constituent la seule joie de leur
existence monotone. Dans ces costumes, comme dans la musique et les
chants, il est bien difficile de faire la part de ce qui remonte jusqu’au vieux
fond inca et de ce qui revient aux conquérants espagnols.
Les flûtes de Pan, les tambours, les trompes et les conques sont d’origine
purement indienne, mais tous les instruments à corde sont postérieurs à la
conquête. Ils étaient inconnus dans les Andes avant l’arrivée des Espagnols.
Espagnoles aussi sont les grandes jupes à plis des femmes qui dansent
sur la place de la cathédrale, bien qu’on y retrouve les couleurs de la fleur
de Titicaca, le jaune et le rouge. Mais d’où leur vient le chapeau melon noir
ou gris qui fait leur orgueil et pour lequel elles peuvent dépenser une somme
considérable proportionnellement à leurs revenus ? Ce chapeau leur sert
à tout : à boire, à transporter de l’eau, à faire la vaisselle ou la lessive.
Un peu partout dans la campagne, lorsque nous quittions le village
pour explorer les environs, nous remarquions un de ces chapeaux melon
et une femme accroupie enveloppée dans ses jupes. Ce qu’elle était en train
de faire était facile à deviner. Elle ne s’effarouchait nullement et elle nous
adressait un beau sourire. Elles ont beaucoup de jupons : sept à huit, mais
pas de culotte ! Elles filent sans cesse des quenouilles où s’enroule la laine
des lamas, couleur de bouton d’or.
Précédent

- 125/305

Suivant