INVENTAIRE DES PARADIS 99
voir épanouis dans la journée, mais avec les ténèbres leur activité se
déchaîne : leurs tentacules s’agitent explorant la mer tout autour d’eux,
les bouches par milliards ingurgitent des proies infimes. Le récif mange,
assimile. Ce sont des êtres au travail à un échelon à la fois microscopique et
gigantesque. Il y a quelque chose de vertigineux dans l’image de ces vies
immobilisées, prisonnières de leur concrétion calcaire et qui avec leurs
cellules explosives, leur crochet et leur fil à venin, prennent au piège, tuent
et absorbent des victimes minuscules : crustacés, larves, plancton, même
de petits poissons. Ce sont autant de drames à l’échelon de l’infiniment petit.
Madrépores et Hydrocoralliaires* mangent pour édifier ces tours et ces
murs au milieu desquels nous poursuivons notre promenade nocturne.
Une autre lutte se déroule également dans le monde du corail : c’est le combat
pour la place. Les êtres se recouvrent, se chevauchent, gagnant un millimètre
d’espace, lançant un bourgeonnement de plus, prêts à emplir la mer : c’est
la puissance de la matière vivante, formidable et fragile.
Sous la lumière de nos lampes les tentacules épanouis bougent, forment
des halos autour des Gorgones et sur les bras duvetés des Madrépores.
Certains Alcyonaires se gonflent la nuit, quadruplant parfois leurs
dimensions pour former une arborescence charnue, transparente, rosée, aux
bouches bien visibles.
Plus on descend et plus les formes des animaux fixés sont fragiles.
Vers 35 mètres de fond, ce ne sont plus les véritables constructeurs du récif
que nous avons devant nous, mais des êtres plus délicats, plus fins, qui
érigent des pointes et des branches : rameaux d’Acropora, disques feuilletés
des Fungia. Le sommet du talus, face au large et la masse même de l’île
sont constitués par des formes massives : Porites ou Favia.
Il est vrai qu’une même espèce peut, selon la profondeur ou l’agitation
des eaux, montrer une apparence ramifiée, étalée en largeur, étirée en
hauteur ou au contraire ramassée sur elle-même. Une telle plasticité, si elle
contribue à enrichir le décor marin, ne facilite évidemment pas les observations scientifiques. On a décrit sept aspects très différents — on dit sept
« morphoses » — du même Madréporaire Cladocora.
Ces plongées de nuit au cœur du monde du corail nous offrent une
précieuse leçon, en nous montrant un aspect tout autre que celui que nous
avons dans la journée : le décor animal offre alors aux yeux de nos camarades la plénitude de ses richesses.
Six plongeurs évoluent, habillés des nouveaux scaphandres carénés,
avec une lampe incorporée dans le casque. Bébert et Bonnici transportent
chacun un spot de 1.000 watts. Maurice Léandri, hors du champ, éclaire
l’ensemble avec deux floods de 1.000 watts. Léon et René, encore plus
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