LA MER EN RUINES 253
On a mis des espoirs déraisonnables dans le fait que la mer allait
nourrir notre planète surpeuplée. Ce n’était pas impossible, encore fallait-il
au départ ménager le capital de la vie marine. Pour le moment il paraît
délirant de présenter comme l’espoir du monde ce qu’on assassine.
La meme aventure ou presque est arrivée en Afrique. On a cru que
la fertilité de ce continent était à toute épreuve, alors que la terre y est
fragile : elle peut être ruinée à jamais par une intervention maladroite,
comme il y en a eu beaucoup. De telles maladresses sont plus graves encore
dans les océans. Sur terre on essaie au moins de domestiquer et de cultiver,
même si on s’y prend mal, ce sont en tout cas des tentatives de civilisation.
Tandis que dans la mer, l’homme n’a songé qu’à perfectionner les moyens
de tuer. Tuer les poissons, n’importe quand, n’importe où, n’importe
comment. Avec des filets ou avec des fusils. Une telle entreprise peut
paraître encore légitime parce que c’est une très ancienne activité humaine
qui remonte à l’époque des chasseurs préhistoriques. Elle est en réalité
archaïque, maléfique et absurde.
La pêche préhistorique est devenue avec les techniques modernes une
entreprise meurtrière qui dépeuple la mer ; le problème de la pêche touche
à la révision indispensable de nos idées sur la mer.
Devant l’accroissement de la population mondiale, et l’insuffisance des
ressources agricoles, l’homme a été obligé d’intensifier l’exploitation des
océans. Il y emploie des techniques ingénieuses et efficaces, mais finalement
désastreuses. Car la mer, source de toute vie sur cette planète, peut être un
jour blessée à mort.
L’avenir de la mer est désormais à la merci de l’homme, de l’idée que
l'homme se fait des dangers qu’elle court et des possibilités limitées qu’elle
offre. L’heure est venue pour nous de comprendre que la puissance de
l’océan en masque la fragilité. Il faut respecter la mer vivante.
La part normale que l’homme peut prélever dans l’océan sans en
détruire l’équilibre biologique est très faible. Dès qu’il dépasse cette limite,
les conséquences sont catastrophiques. La richesse de la mer ne peut se
maintenir que dans la mesure où les lois biologiques sont respectées. Pour
les respecter il faut les connaître. Toute intervention déclenche des réactions
en chaîne. C’est un paradis tragiquement instable. Il y a place dans la mer
pour l’homme comme pour le requin. Chacun a sa part, mais elle est petite.
Or, ce que la grande pêche tue dans la mer dépasse de beaucoup les limites
raisonnables.
Si l’on veut augmenter le rendement de la mer, ce n’est pas impossible,
mais il faut en adopter les moyens : entreprendre la culture intelligente,
l’élevage, la domestication, la fertilisation. Il n’y a pas d’autre voie. Si l’évolu-
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