L’ILE DE L’ABSURDE 245
Avons-nous eu raison de nous livrer à cette intervention sentimentale
qui va contre 1 ordre de la nature ? Il est bien certain que cette année-là
le chiffre total des tortues dans le monde a augmenté.
Rien que sur l’île d’Europa, il naît tous les ans quatre millions de
tortues, mais elles sont presque en totalité vouées à la mort.
Europa est 1 île de l’absurde. Tout le cycle de la vie y tourne à vide.
C est un rouage fou de la nature livrée à elle-même. Des milliers d’êtres
sont condamnés à mort à peine nés et ils ne servent qu’à multiplier des
oiseaux noirs, malfaisants, inutiles.
Il faut avouer que l’homme n’a pas su faire mieux : cruellement, stupidement, pendant des siècles, l’homme n’a songé qu’à chasser la tortue marine
et la race en est presque éteinte. Leur élevage représenterait une source de
nourriture qu’un monde aux deux tiers affamé n’a pas le droit de négliger.
Ce n’est pas la moindre leçon que nous pouvons tirer de notre passage
à Europa.
Il est bien évident qu’il serait possible d’entreprendre l’élevage des
tortues. Cela se fait en Indochine, mais ce sont des tortues que l’on élève
pour l’écaille. Elles sont carnivores et donc relativement faciles à alimenter
avec des mollusques et des petits poissons.
Au Japon, on a domestiqué, à des fins alimentaires, la tortue molle
qui, elle aussi, est carnivore.
L’élevage de la tortue verte est considéré par les spécialistes comme
plus difficile car elle est réputée herbivore et il faudrait lui fournir de grandes
quantités d’algues ou la mener au pâturage. Pourtant dans l’île de Cosmoledo
nous avons connu un élevage de tortues marines, entreprise modeste, il est
vrai, mais qui paraît fournir aux habitants de l’île un apport de nourriture
qui n’est pas négligeable.
La vérité est que la tortue marine s’accomode très bien d’un régime
carné. Celles que nous avons prises à bord de la Calypso et ramenées au
Musée de Monaco mangeaient de bon appétit des mollusques et des petits
poissons.
Qu’un pêcheur se serve d’un filet ou d’un harpon ou de l’arsenal
moderne des radars ou bathythermographes pour guider ses filets électriques,
il ne fait que chasser, que prélever un impôt sur la production naturelle.
Avec les moyens modernes il épuise absurdement et sans ménagement les
ressources de l’océan.
Notre amie la tortue nous montre la voie à suivre : l’élevage des
animaux marins, la domestication et la culture, comme nos ancêtres l’ont
fait, il y a vingt mille ans, sur la terre. L’avenir de l’homme est désormais
dans la mer.
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