242 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
Prises au piège
Il suffit d’un rocher, d’une souche, d’une racine où elle se laisse
accrocher et qu’elle ne peut franchir pour qu’elle agonise interminablement
à quelques mètres de l’eau. Les rivages d’Europa sont parsemés des carapaces de tortues mortes qui ont été ainsi prises au piège. L’effort que la
bête doit faire sous le soleil pour respirer en soulevant sa carapace et tout
son poids de chair suffit à la tuer.
Les hommes de la Calypso se sont émus de pitié pour ces prisonnières.
Ils se sont mis en devoir de les dégager. Sauvetage laborieux. Certaines
d'entre elles étaient si lourdes qu’il aurait fallu des crics pour les soulever.
Pour d’autres nos camarades se mettaient à deux ou trois pour les déplacer
et leur faire franchir le mauvais pas : aussitôt elles démarraient vers la mer.
On aurait dit qu’elles comprenaient ce qu’on venait de faire pour elles.
Je voulais suivre les tortues dans leurs déplacements après la ponte,
savoir si elles revenaient sur Europa pour pondre encore ou si elles repartaient tout de suite au loin. Un seul moyen : en marquer quelques-unes.
Nous avons attaché à deux d’entre elles un Kytoon, cet engin moitié
ballon, moitié cerf-volant qui nous a déjà servi à marquer des baleines.
Ce ne fut pas très difficile de percer les carapaces de deux tortues avec
une chignole et d’y passer un nylon auquel était amarré le Kytoon. Les
bêtes se laissent faire : elles ne souffraient pas quand on les perçait à la
chignole, mais la carapace est dure.
En fait celles que nous avons marquées d’un Kytoon n’allaient jamais
très loin, et il est probable qu’elles reviennent pondre au moins deux fois
au cours de la même saison.
Un drame biologique
On pourrait croire que mortes ou vivantes, les tortues ont du moins
rempli leur tâche biologique qui est de prolonger l’espèce. Mais c’est peutêtre en vain qu’elles ont déployé tous ces grands efforts et affronté la mort
au soleil. Leur souffrance, leur courage aura un résultat infime, car Europa
est le décor d’un drame extraordinaire, d’une lutte perdue d’avance entre
les puissances de vie et les puissances de mort.
Voici maintenant le dernier acte de la tragédie.
Prises au piège
Il suffit d’un rocher, d’une souche, d’une racine où elle se laisse
accrocher et qu’elle ne peut franchir pour qu’elle agonise interminablement
à quelques mètres de l’eau. Les rivages d’Europa sont parsemés des carapaces de tortues mortes qui ont été ainsi prises au piège. L’effort que la
bête doit faire sous le soleil pour respirer en soulevant sa carapace et tout
son poids de chair suffit à la tuer.
Les hommes de la Calypso se sont émus de pitié pour ces prisonnières.
Ils se sont mis en devoir de les dégager. Sauvetage laborieux. Certaines
d'entre elles étaient si lourdes qu’il aurait fallu des crics pour les soulever.
Pour d’autres nos camarades se mettaient à deux ou trois pour les déplacer
et leur faire franchir le mauvais pas : aussitôt elles démarraient vers la mer.
On aurait dit qu’elles comprenaient ce qu’on venait de faire pour elles.
Je voulais suivre les tortues dans leurs déplacements après la ponte,
savoir si elles revenaient sur Europa pour pondre encore ou si elles repartaient tout de suite au loin. Un seul moyen : en marquer quelques-unes.
Nous avons attaché à deux d’entre elles un Kytoon, cet engin moitié
ballon, moitié cerf-volant qui nous a déjà servi à marquer des baleines.
Ce ne fut pas très difficile de percer les carapaces de deux tortues avec
une chignole et d’y passer un nylon auquel était amarré le Kytoon. Les
bêtes se laissent faire : elles ne souffraient pas quand on les perçait à la
chignole, mais la carapace est dure.
En fait celles que nous avons marquées d’un Kytoon n’allaient jamais
très loin, et il est probable qu’elles reviennent pondre au moins deux fois
au cours de la même saison.
Un drame biologique
On pourrait croire que mortes ou vivantes, les tortues ont du moins
rempli leur tâche biologique qui est de prolonger l’espèce. Mais c’est peutêtre en vain qu’elles ont déployé tous ces grands efforts et affronté la mort
au soleil. Leur souffrance, leur courage aura un résultat infime, car Europa
est le décor d’un drame extraordinaire, d’une lutte perdue d’avance entre
les puissances de vie et les puissances de mort.
Voici maintenant le dernier acte de la tragédie.
