DES AMITIES DIFFICILES 163
expérience. Ils se font surprendre par la marée descendante et lorsqu’ils
reviennent au zodiac qu’ils avaient laissé flottant, ils le retrouvent reposant
sur un socle de corail. Il leur faut revenir en le portant et en se déchirant
les pieds à toutes les aspérités des Madrépores. Ils y passent quatre heures
d’une marche forcée dont ils se souviendront.
La petite île leur a semblé d’un caractère mystérieusement tragique.
Ce n’est qu’un amoncellement de beachrocks. Pourtant elle a été habitée
pai quelque Robinson Crusoé qui y a laissé un abri en pierres sèches et
planté un arbre. L’arbre a tellement grandi qu’il a à moitié démoli la
maison. Nous rêvons un moment sur ce naufragé solitaire qui avait fait
pousser un manguier devant chez lui... L’île désormais appartient aux
rongeurs et à de gros crabes rouges qui se livrent de terribles batailles.
Nous travaillons à nous concilier systématiquement les poissons dans
les fonds qui entourent l’île et dont nous rêvons de faire le paradis où se
réconcilieraient les poissons et les hommes. Bernard Delemotte descend tous
les jours leur apporter à manger en grande quantité. C’est de la démagogie.
Carangues, vieilles, poissons papillons l’entourent par centaines. La scène
évoque un peu ce qui se passe avec les pigeons à Paris au Jardin du
Luxembourg ou à New York à Central Park avec les écureuils. A certains
moments ils sont si nombreux qu’on ne peut plus voir Delemotte qui disparaît
dans la foule. Les poissons s’enhardissent d’un jour à l’autre. Pour mieux
mesurer leur audace, Bernard Delemotte a l’idée d’enfermer des morceaux de
viande dans son masque : les poissons alors tournent autour de sa tête et se
cognent furieusement contre la glace du masque.
Le mérou et les glaces
Ici, comme à Coetivy, il y a beaucoup de mérous et je décide de
profiter des bonnes dispositions générales et du climat d’amitié que nous
avons réussi à faire régner dans les fonds pour tenter une expérience
décisive. Mais avant tout il nous faut des accessoires impossibles à trouver
aux Glorieuses. La Calypso gagne Diego Suarez, le port de Madagascar le
plus proche, pour acheter le plus grand nombre possible... de... grands
miroirs. Chauvelin, notre commissaire de bord, qui n’a pas son pareil pour
découvrir les objets les plus hétéroclites dans les pays les plus déshérités,
nous trouve six miroirs chez un marchand de meubles de Diego Suarez :
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