136 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
Paul gentiment m’attend. Par deux fois, après une véritable gymnastique nasale et déglutive. j’arrive à faire passer un jet d’air si fort dans
l’oreille gauche que chaque fois je gagne 10 mètres.
Enfin nous voici sur la plage avant. Le spectacle est à peine croyable.
L’eau s’est éclairée suffisamment pour nous accorder 15 à 20 mètres
de visibilité, toute la largeur de l’épave en tout cas. Mais il nous tombe du
ciel, filtrée par la couche d’albâtre, une lueur blanche à dilater les pupilles,
une lumière d’au-delà. Plus de couleurs et pourtant toutes les concrétions,
tous les animaux fixés que je connais, je sais bien que tout cela pourrait
être un festival de couleurs.
Devant le mât, les treuils de charge. Je remarque qu’ils sont garnis de
leurs câbles métalliques, rouillés, enroulés très méthodiquement sur leurs
tambours.
Toute la plage avant, toute la coque à bâbord — je n’ai pas vu
tribord — tout est piqué d’innombrables Virgulaires blanches : des cannes
d’aveugle, parfois terminées non par un pommeau ou une crosse, mais par
une queue de cochon... Oui, Philippe a raison, c’est une chevelure ou une
toison. Voici l’épave aux cheveux de femme... ou, si l’on préfère, l’épave
aux cheveux blancs.
Et partout de grandes huîtres perlières. Tout le bois étant dévoré, il
n’y a plus de pont, plus de panneau de cale, plus de porte ni de fenêtre.
C’est une vieille épave. A mon avis, antérieure à 1940. Au pied de la
passerelle je ne remarque pas la cloche, mais je n’ai pas été assez sur
l’avant pour m’assurer qu’elle manque vraiment.
Je descends le long de la coque, sur le flanc bâbord jusqu’au niveau
de la coursive inférieure. S’il y a une teugue* c’est là le pont principal. Je
m’engage à mi-pente sur cette coursive sombre... A 2 mètres de moi je
distingue une forme énorme... une grande bouche bordée de lèvres blanchâtres. C’est un gigantesque mérou qui fait sûrement plus de 100 kilos.
Je le montre à Paul et nous le voyons disparaître majestueusement dans
la cale.
Vers le milieu du bateau nous regrimpons dans les superstructures et
je fais signe à Paul d’allumer sa torche Ruggieri. Elle marche bien. L’effet
est saisissant. A utiliser.
Lentement, prudemment, je m’engage dans les superstructures. Je vais
d’une pièce à l’autre. Je constate que les tôles sont tellement rouillées que
certaines parois sont comme des toiles d’araignée métalliques.
Un mérou qui se dérobe aux tentatives de rapprochement d'un plongeur, mais qui s'apprivoisera.
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