PIEGES DE CORAIL 111
La ville-fantôme
Le lundi 29 mai, nous explorons l’îlot de Maf Zuber. Il semble
entièrement occupé par des régiments de crabes, des « crabes ocypodes »
dont l’activité, l’audace, la multitude sont fascinantes et inquiétantes.
Leurs yeux sont situés à l’extrémité de longues antennes verticales
et leur permettent de voir hors de l’eau lorsque leur corps est juste immergé.
Leurs terriers sont marqués par un monticule conique, une petite pyramide
de 15 à 20 centimètres de haut. Je ne connais que les insectes pour donner
une impression analogue d’animaux invincibles et envahissants. Ils grouillent
partout sans se soucier de nous. L’île leur appartient. Ce n’est qu’une langue
de sable et de corail mort. Les crabes s’affairent sur cette désolation à
la recherche d’une improbable proie. De quoi vivent-ils ?
Au Sud de Maf Zuber, un autre îlot nous attire. Et j’ai eu bien raison
de vouloir le visiter. Peut-être est-ce le plus extraordinaire, le plus émouvant de la Mer Rouge.
Nous débarquons non sans difficulté dans les rouleaux. L’île n’est
qu’un amoncellement de beachrocks posés sur un platier. Il ne pousse pas
la moindre végétation sur cette plaque de corail mort. Image de la pire
aridité. Surprise : l’île est couverte de tombes, y compris des tombes
d’enfants. Elles sont toutes en forme de barque et toutes sont orientées
vers La Mecque ! Du corail taillé figure l’étrave, à un bout, et la poupe surélevée des boutres, à l’autre extrémité de la tombe.
Les sépultures sont reliées entre elles par des sentiers de sable soigneusement dégagés, le long desquels les morceaux de beachrocks ont été placés
en bordure.
Nous découvrons aussi un champ de pierres plates dressées verticalement comme si on avait voulu perpétuer le souvenir d’autres morts dont
les corps ne sont pas là. Disparus en mer ?
Des abris très bas, tournant le dos au vent, ont été dressés. Il y a des
traces de foyer, mais tout est vide.
L’angoisse, le mystère pèsent sur cette nécropole de corail, assaillie
par la mer. Les rouleaux brisent sur le platier, méchamment, obstinément.
Le vent siffle. Le soleil écrasant pèse sur le sol hérissé de coraux brisés et
de coquilles vides. Des aigles de mer tournent au-dessus de nous et lancent
un cri bref et hostile. Ils attendent notre départ.
Qui a vécu ici ? Qui y est mort ? Est-ce un cimetière de naufragés ?
Une barque de pèlerins de La Mecque qui a coulé dans le voisinage ? Ou
bien un lieu de prière et de sépulture pour les marins locaux ? Les coraux
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