110 LA VIE ET LA MORT DES CORAUX
à une profondeur de 100 mètres. C’est passionnant parce que chaque fois
que l’on tombe au détour d’une arête sur un courant contraire, on en sort
en plongeant ou en remontant. Cette navigation à trois dimensions est
grisante.
Rien pendant le début de ce périple ne distingue nettement ce récif
de ceux qui affleurent en surface. Oui... mais à un certain moment le paysage
change soudainement. Nous sommes entrés dans un hémicycle bien régulier
de 20 à 30 mètres de rayon, en forme de demi-cuvette, saupoudré de sable
noir, parsemé de débris de Bryozoaires. Cela devient brusquement sinistre,
grandiose et parfaitement clair. J’ai la conviction d’être dans un cratère
dont il ne reste que la moitié ou peut-être les deux tiers. L’autre morceau
a-t-il explosé comme il arrive souvent aux volcans immergés qui refroidissent
trop vite ?
Malheureusement le film ne peut pas rendre les sensations que je vis.
C’est trop grand. Les caméras ont bourré. Le fond de l’hémicycle est à
moins 170 mètres. Il y a dans la cuvette des bancs de poissons pélagiques,
des thons et des requins en particulier.
Je pense plus que jamais aux « photos Troïka ». Sur le sommet plat,
sur les pentes Nord-Est et Ouest, du sable clair, des ripple marks* à
éponges. Sur la pente Sud au contraire un cône de cendres volcaniques.
Analogies ?
Avant de remonter nous appelons la Calypso au téléphone sous-marin.
On nous annonce que deux équipes de plongeurs sont déjà descendues et
remontées. Nous larguons les deux gueuses qui constituent notre lest et
nous sommes vite sur le pont de la Calypso. Après les visions dont nos yeux
sont emplis, il nous faut plusieurs minutes pour nous habituer à la vie en
surface.
Je suis très impressionné et cette exploration en soucoupe me laisse
pensif. Comme cela m’arrive souvent, notre situation d’explorateurs, de
pionniers, me paraît ambiguë : d’une part, j’ai conscience que nous sommes
des privilégiés, des espèces de Martiens auxquels il est possible presque
miraculeusement de visiter dans la mer ce décor dramatique, ce cratère
mystérieux, alors qu’en surface les autres hommes n’aperçoivent rien sous
cette plaque d’eau fermée, luisante sous le soleil, en apparence impénétrable.
Mais d’autre part, lorsque je reviens d’une exploration profonde de ce genre
je ne peux m’empêcher de songer que nous ne visitons jamais qu’une
infime portion de la mer, c’est déjà merveilleux que nous ayons la possibilité
de regarder ce qui se passe à 200 mètres de fond, mais l’étendue parcourue
est bien limitée, comparée à l’immensité des océans. Comme l’homme
jusqu’à présent a été timide dans ses ambitions !
à une profondeur de 100 mètres. C’est passionnant parce que chaque fois
que l’on tombe au détour d’une arête sur un courant contraire, on en sort
en plongeant ou en remontant. Cette navigation à trois dimensions est
grisante.
Rien pendant le début de ce périple ne distingue nettement ce récif
de ceux qui affleurent en surface. Oui... mais à un certain moment le paysage
change soudainement. Nous sommes entrés dans un hémicycle bien régulier
de 20 à 30 mètres de rayon, en forme de demi-cuvette, saupoudré de sable
noir, parsemé de débris de Bryozoaires. Cela devient brusquement sinistre,
grandiose et parfaitement clair. J’ai la conviction d’être dans un cratère
dont il ne reste que la moitié ou peut-être les deux tiers. L’autre morceau
a-t-il explosé comme il arrive souvent aux volcans immergés qui refroidissent
trop vite ?
Malheureusement le film ne peut pas rendre les sensations que je vis.
C’est trop grand. Les caméras ont bourré. Le fond de l’hémicycle est à
moins 170 mètres. Il y a dans la cuvette des bancs de poissons pélagiques,
des thons et des requins en particulier.
Je pense plus que jamais aux « photos Troïka ». Sur le sommet plat,
sur les pentes Nord-Est et Ouest, du sable clair, des ripple marks* à
éponges. Sur la pente Sud au contraire un cône de cendres volcaniques.
Analogies ?
Avant de remonter nous appelons la Calypso au téléphone sous-marin.
On nous annonce que deux équipes de plongeurs sont déjà descendues et
remontées. Nous larguons les deux gueuses qui constituent notre lest et
nous sommes vite sur le pont de la Calypso. Après les visions dont nos yeux
sont emplis, il nous faut plusieurs minutes pour nous habituer à la vie en
surface.
Je suis très impressionné et cette exploration en soucoupe me laisse
pensif. Comme cela m’arrive souvent, notre situation d’explorateurs, de
pionniers, me paraît ambiguë : d’une part, j’ai conscience que nous sommes
des privilégiés, des espèces de Martiens auxquels il est possible presque
miraculeusement de visiter dans la mer ce décor dramatique, ce cratère
mystérieux, alors qu’en surface les autres hommes n’aperçoivent rien sous
cette plaque d’eau fermée, luisante sous le soleil, en apparence impénétrable.
Mais d’autre part, lorsque je reviens d’une exploration profonde de ce genre
je ne peux m’empêcher de songer que nous ne visitons jamais qu’une
infime portion de la mer, c’est déjà merveilleux que nous ayons la possibilité
de regarder ce qui se passe à 200 mètres de fond, mais l’étendue parcourue
est bien limitée, comparée à l’immensité des océans. Comme l’homme
jusqu’à présent a été timide dans ses ambitions !
