LIBRES DANS LA MER 71
Jusqu’à présent, l’homme n’a fai,t qu'exploiter ces malheureuses bêtes
pour les exhiber dans les cirques.
Pour la première fois, nous tentons de créer, entre eux et nous, une
situation tout à fait différente. Nous comptons sur leur affection et leur
psychisme, pour nous accepter comme amis au moment où ils se retrouvent
en sécurité dans leur milieu, la mer. Nous nous y sommes peut-être pris trop
tard : il aurait fallu les adopter beaucoup plus jeunes pour qu’ils s’attachent
à nous comme les oies de Lorenz.
Nous avons cherché à nous faire aimer, et jamais à nous faire craindre.
Est-ce que notre affection suffira pour qu’ils résistent à l’appel du large ?
L’épreuve est beaucoup plus redoutable que toutes celles imposées par notre
vie commune à bord de la Calypso.
C’est pourquoi cet épisode de Tobago est décisif. Il est l’aboutissement
de trois mois d’efforts menés par toute une équipe. Je m’avoue incapable
de prédire ce qui va se passer aujourd'hui.
Falco et Christobald se mettent à l’eau à l’intérieur de la crique barrée
par le filet. Notre chef plongeur craignait que Christobald ne tire sur sa
laisse et tente de partir au large. Mais le patient Falco est payé de toutes
ses peines, car Christobald décide de rester près de lui. Coll plonge à son
tour avec Pepito. A notre grande surprise, Pepito fait tout le tour de l’enclos.
C’est lui qui cherche une issue vers la pleine mer. Il revient vers Raymond,
comme pour lui demander de lui ouvrir la porte.
Les otaries font des évolutions autour des plongeurs et parmi les coraux.
Elles partent vers la surface comme des fusées puis redescendent en vrille,
frôlent les plongeurs, et d’une torsion de tout le corps s’élancent de nouveau
vers la lumière. Nos cinéastes sous-marins filment frénétiquement la scène,
que gâchent pourtant un peu, les harnais et les laisses.
Je donne le signal de fin d’exercice, car je ne voudrais pas que cette
première réussite soit compromise par un incident.
Après plusieurs jours de dressage avec laisse et harnais, je demande à
Falco et à Coll de continuer l’expérience en libérant Pepito et Christobald
de leurs liens. Je suis persuadé qu’ils continueront à sentir leur harnais, et
que cette sensation les maintiendra près de leurs compagnons. J’espère qu’ils
ne sauteront pas hors de l’enclos. Cette expérience de semi-liberté est un
succès. Même Zoom paraît comprendre que ses cousins à palmes sont sur
le point d’apprécier cette vie sans contrainte, que lui-même partage, depuis
longtemps, avec les hommes de la Calypso.
La séance est répétée pendant plusieurs jours, avant que je me décide
à aborder la phase suivante. Son succès reposera surtout sur la confiance.
Une des figures du ballet que dansent dans la mer les otaries et les plongeurs.
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