PRINTEMPS ARCTIQUE 227
Je parviens, sans qu il réagisse, jusqu’à trois mètres de lui, et je me
mets à genoux. Manifestement, cette posture lui déplaît. Il commence à se
dresser encore davantage. Il est beaucoup plus haut que moi et il lance ses
défenses dans ma direction. Il est franchement hostile. Je vois de tout près
la grosse tête bougonne, les poils hérissés, les lèvres entrouvertes sur une
gueule noire d où sort un long meuglement excédé. Simple démonstration
d’hostilité, pour tenter de me chasser de sa glace et de son soleil.
Je veux voir si, moi aussi, je ne peux pas me livrer à une manœuvre
d’intimidation. Je me lève et, cette fois, je suis plus grand que lui. Il renonce
à sa démonstration menaçante... Vite, je me remets à plat ventre et il se
redresse. Nous nous livrons trois ou quatre fois au même jeu : couché,
debout... Chaque fois que je suis à terre, il fait mine d’attaquer.
Un bruit de cloche
Philippe filme toute la scène et rit de bon cœur.
A la fin, en me dressant, je fais des grands gestes des bras et je crie.
C’est ce qui me vaut de marquer le dernier point. Le gros morse, tout à
fait mécontent, plonge dans la mer. Au moment où il quitte l’îlot, un
bruit de cloche a retenti : ding dong, sonore et bien distinct. Je crois que
quelqu’un, dans l’oumiak, a fait marcher un transistor, et je me retourne,
furieux :
— Quel est l'imbécile...
Mais c’est le morse qui a fait ce bruit de cloche. J’ignorais, à cette
époque, que ces animaux pouvaient émettre un pareil son sur deux notes.
Ils ont deux poches pharyngiennes dans lesquelles ils peuvent retenir l’air
de leurs poumons et grâce auxquelles ils peuvent faire retentir ce double
son tout à fait extraordinaire. Que signifie ce cri ? A quoi sert-il ? Nous n’en
savons toujours rien. Il semble que les morses les émettent plus fréquemment
à la saison des amours.
Le caractère des combats que se livrent les morses pour s’assurer un
territoire explique assez bien le comportement de mon gros adversaire. C’est
surtout par l’intimidation qu’ils chassent les intrus de la glace flottante où
ils se sont installés. Les forces respectives se mesurent à la longueur des
défenses et au port plus ou moins élevé de la tête. Les plus faibles n’insistent
pas et ils s’en vont. Les combats sérieux ne s’engagent qu’à égalité de
puissance. Mon adversaire m’a certainement surestimé.
Ces bruits de cloches sont relativement rares, en revanche les morses
Je parviens, sans qu il réagisse, jusqu’à trois mètres de lui, et je me
mets à genoux. Manifestement, cette posture lui déplaît. Il commence à se
dresser encore davantage. Il est beaucoup plus haut que moi et il lance ses
défenses dans ma direction. Il est franchement hostile. Je vois de tout près
la grosse tête bougonne, les poils hérissés, les lèvres entrouvertes sur une
gueule noire d où sort un long meuglement excédé. Simple démonstration
d’hostilité, pour tenter de me chasser de sa glace et de son soleil.
Je veux voir si, moi aussi, je ne peux pas me livrer à une manœuvre
d’intimidation. Je me lève et, cette fois, je suis plus grand que lui. Il renonce
à sa démonstration menaçante... Vite, je me remets à plat ventre et il se
redresse. Nous nous livrons trois ou quatre fois au même jeu : couché,
debout... Chaque fois que je suis à terre, il fait mine d’attaquer.
Un bruit de cloche
Philippe filme toute la scène et rit de bon cœur.
A la fin, en me dressant, je fais des grands gestes des bras et je crie.
C’est ce qui me vaut de marquer le dernier point. Le gros morse, tout à
fait mécontent, plonge dans la mer. Au moment où il quitte l’îlot, un
bruit de cloche a retenti : ding dong, sonore et bien distinct. Je crois que
quelqu’un, dans l’oumiak, a fait marcher un transistor, et je me retourne,
furieux :
— Quel est l'imbécile...
Mais c’est le morse qui a fait ce bruit de cloche. J’ignorais, à cette
époque, que ces animaux pouvaient émettre un pareil son sur deux notes.
Ils ont deux poches pharyngiennes dans lesquelles ils peuvent retenir l’air
de leurs poumons et grâce auxquelles ils peuvent faire retentir ce double
son tout à fait extraordinaire. Que signifie ce cri ? A quoi sert-il ? Nous n’en
savons toujours rien. Il semble que les morses les émettent plus fréquemment
à la saison des amours.
Le caractère des combats que se livrent les morses pour s’assurer un
territoire explique assez bien le comportement de mon gros adversaire. C’est
surtout par l’intimidation qu’ils chassent les intrus de la glace flottante où
ils se sont installés. Les forces respectives se mesurent à la longueur des
défenses et au port plus ou moins élevé de la tête. Les plus faibles n’insistent
pas et ils s’en vont. Les combats sérieux ne s’engagent qu’à égalité de
puissance. Mon adversaire m’a certainement surestimé.
Ces bruits de cloches sont relativement rares, en revanche les morses
