220 COMPAGNONS DE PLONGEE
des mois dans la grisaille ou étouffé par le brouillard et la neige, puisse
devenir sous le soleil un monde de couleurs féeriques. Les icebergs se teintent
de bleu profond et de vert émeraude. La neige qui fond scintille de paillettes.
Ici plus qu’ailleurs le printemps éveille le- monde et fait sourdre la lumière :
lumière de l’Arctique, mouillée, veloutée, avec des douceurs de pastel, où
traîne la boule rouge d’un soleil qui ne se couche pas. Mais à midi la plaine
blanche blesse les yeux d’une clarté implacable et le visage tout à coup est
caressé par une bouffée de chaleur. On peut enfin toucher les objets métalliques à mains nues sans y laisser la peau. L’air est tiède et ne glace plus
les poumons.
Ces cinq jours de beau temps inespéré étaient une grande chance : ils
furent mis entièrement à profit pour le tournage de notre film.
Un labyrinthe de glaces
Dès la première matinée de grand soleil, nous embarquons avec les
caméras et les scaphandres sur le bateau de Vemon. Notre équipe est
habituée aux moyens très efficaces de la Calypso : les zodiacs, les chalands
métalliques, les soucoupes plongeantes, rien de tout cela ne serait utilisable
dans ce chaos de glaces. Nos embarcations seraient écrasées, alors que l’oumiak, si archaïque, si frêle d’apparence, et de fabrication artisanale résiste
à tous les chocs, et grâce à sa légèreté, permet de passer partout. C’est qu’il
est le fruit d’une longue expérience, un outil longuement élaboré par l’homme
et parfaitement adapté à son rôle précis.
Les quartiers informes de glace qui ont été brassés cette nuit par la
houle se sont disjoints et entassés par place, comme dans un sucrier géant.
Tout cela roule, s’entrechoque, s’écarte, pour dégager, tout à coup, une
plaque redoutable d’eau noire. Pour ne pas y tomber, il faut se raccrocher à
pleins bras à un pic flottant ou sauter, au petit bonheur, sur un autre morceau
de sucre instable, dont on peut attendre toutes les traîtrises. On se dit qu’on
ne sortira jamais de ce chaos, mais Slwooko, imperturbable, aidé par notre
équipe maintenant bien aguerrie, dirige l’oumiak à travers l’entassement
hétéroclite de ces ruines de la banquise.
Slwooko en poussant son bateau, semble savoir où il pourra trouver
un chenal vers la mer libre. Nous parvenons jusqu’à une flaque clapotante,
où l’oumiak est enfin lâché. Nous embarquons, mais tout n’est pas fini. Il
faut se haler, écarter les blocs, forcer une dernière fois le passage.
Vernon calcule d’un regard la route qu’il va suivre. Un couloir d’eau
à reflets d’acier où trempent les bords coupants de la glace, paraît assez
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