214 COMPAGNONS DE PLONGEE
défendre d’un sentiment d’angoisse. Il se demande toujours s’il pourra
ressortir, et il regarde derrière lui pour être sûr de retrouver la sortie. Mais
l’eau est trouble, très chargée en plancton. La glace est épaisse et le plafond
n’est pas translucide. On se promène dans un tunnel glacé. Un fort courant
entraîne les plongeurs sous les voûtes blanchâtres, et, bien entendu, aucun
espoir de rencontrer un morse ou le moindre phoque.
Dans une eau aussi froide, la caméra risque, à tout moment, de tomber
en panne. Et c’est une plongée si dure que personne n’a vraiment envie de
la recommencer. Une plongée qui peut être considérée comme l’une des
plus dures qu’a accomplies l’équipe de la Calypso.
On a très peu décrit les sensations que cause un froid intense. Il semble
que l’homme, qui dispose de toute une gamme d’adjectifs pour parler de la
chaleur, soit bien moins habile à évoquer ce qu’il ressent lorsqu’il souffre
du froid. Peut-être cela vient-il du fait que son passé s’est déroulé dans
des régions tempérées. Ou bien le froid a un effet tellement paralysant
que l’esprit s’engourdit sans pouvoir analyser les nuances douloureuses des
atteintes auxquelles le corps est soumis.
S’immerger dans l’eau de l’Arctique, c’est subir d’abord les piqûres de
milliers d’aiguilles, éprouver une raideur dans tout le corps, une dureté
qui évoque celle du métal. Comme si tous les membres étaient subitement
devenus non du plomb, mais de l’acier. C’est dans la moelle épinière, dans
les vertèbres que la glace semble pénétrer comme le pire des instruments
chirurgicaux. Tout le dos se rétracte, taraudé, trituré par le froid. Présence
torturante, qui semble chasser la vie devant elle, et qui pourrait faire hurler.
Les plongeurs sont descendus à 30 mètres et, en remontant, ils voient
les bulles de leur souffle qui sont plaquées au plafond de glace. C’est avec
soulagement qu’ils émergent. Là, il faut compter encore avec un autre
danger : les glaces de pression en équilibre instable qui peuvent à tout
moment basculer et retomber sur quelqu’un ou barrer le passage. C’est
Philippe qui a le mieux résisté à cette expérience, Bonnici a les mains
paralysées. Il est gonflé par le froid et peut à peine bouger. Le visage de
Dorado a enflé. Nous comprenons maintenant pourquoi les Eskimos ne
nagent jamais.
L’igloo
Le temps était encore mauvais, et les sorties en mer sous un ciel bas
et gris ne permettaient pas toujours de tourner de bonnes séquences. En
attendant une meilleure lumière, nous avons pensé que nous pourrions filmer,
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