DES ESKIMOS HEUREUX 207
quand la chasse a été très bonne, ils laissent leurs victimes à peu près intactes.
Ils ne prennent pas la peine de les découper : ils se bornent à enlever les
défenses.
L’électricité, l’eau courante, les snowmobiles bruyants ont donné à
Gambell l’allure et le confort modernes, mais le village garde, par bien des
côtés, son caractère eskimo. Ne serait-ce que parce que les peaux de morses
tendues sur des cadres sèchent autour des maisons, selon une technique
séculaire.
Quand le blizzard souffle à 160 km à l’heure et pousse la neige,
l’entasse contre les maisons, enfouissant les snowmobiles et cassant les fils
électriques, l’Arctique reprend ses droits. Il triomphe d’une « civilisation »
précaire et frappe les gens et les bêtes. Les Eskimos se calfeutrent comme
leurs ancêtres, se bornent à de brèves sorties et épargnent leurs forces. Les
chiens, attachés dehors, sont ensevelis sous la neige. Le monde moderne
n’a pa encore trouvé de secret pour stopper la tempête.
La chanson du graveur
Beaucoup d’Eskimos, bloqués ainsi dans leur maison pendant les interminables tempêtes glaciales de l’hiver, occupent leurs loisirs à graver l’ivoire.
Certains sont de véritables sculpteurs et exécutent des statuettes de morse,
de chasseur d’ours, ou quelque masque effrayant, souvenir des vieilles
légendes. Car leur art est très ancien et compte des chefs-d’œuvre. Les
Eskimos sculptent ou gravent depuis des millénaires.
Le gouvernement américain a interdit l’exportation de l’ivoire brut. Il
doit être sculpté ou gravé, ce qui augmente sa valeur, mais, surtout fournit
du travail aux habitants de l’Arctique. Sur l’île Saint-Laurent, au cours de
l’hiver, le chômage atteint 90 %. Presque tout le monde s’est donc mis à
sculpter ou à graver. Les résultats sont inégaux. Tous les Eskimos ne sont
pas de grands artistes. Certains répètent indéfiniment le même motif, en
vue de la vente aux touristes. On ne peut nier le danger de voir se gâcher,
ainsi, un art original et émouvant, typique du grand Nord, symbole de ses
difficiles conditions de vie. D’ailleurs, les Eskimos croient-ils encore à ces
démons de la tempête et de la glace, qui hantaient la banquise et leur fournissaient les principaux thèmes de leur sculpture ?
Au large de Gambell, au-delà de la muraille chaotique des blocs de glace, une plongée méritoire.
Précédent

- 208/307

Suivant