182 COMPAGNONS DE PLONGEE
les premiers morses dont le passage a été annoncé, ce qui met en joie tout
le village. Certains bateaux font même la course comme s’il s’agissait d’une
partie de plaisir.
A terre, pendant les préparatifs du départ, dans l’agitation générale,
le froid était supportable, mais les Français, réduits à l’immobilité dans
l’oümiak, fouettés par le vent, transis par l’humidité, ont froid jusqu’aux os.
Vemon, lui, ne paraît rien sentir, la chemise largement ouverte, ses grosses
narines épatées humant l’odeur de neige et de saumure, il pense probablement aux morses.
L’hostilité de cette mer parsemée de glaçons, bouchée par le brouillard
cotonneux et où, à chaque instant, on se croit enseveli sous un linceul blanc,
est accablante pour ceux qui l’affrontent pour la première fois.
La mer est parsemée de pics de glace, qui atteignent parfois 20 ou
25 mètres de haut. En oumiak, souvent on ne les aperçoit que lorsque leur
silhouette menaçante se dresse devant l’étrave. Vemon, imperturbable, ne
ralentit pas et manœuvre in extremis, en les frôlant. On se demande, chaque
fois, si ces masses flottantes déjà minées par le dégel, ne vont pas basculer
et écraser la frêle embarcation. Ron Church tient sa caméra serrée sur la
poitrine, Prezelin et Dorado essaient de protéger leurs appareils photographiques.
Vemon Slwooko, béat, vaguement souriant, semble savoir où il va au
milieu de cette crasse et de tous ces obstacles. L’oümiak avance toujours,
traçant sa route sur une mer couleur de plomb. Chacun à bord inspecte les
îlots à la dérive dans l’espoir de découvrir la tache noire d’un morse. Pendant
quatre heures, le moteur pétarade, Slwooko sourit toujours, et les trois
Français, complètement transis, commencent à penser qu’ils souffrent pour
rien. Ce n’est même pas la peine d’interroger Slwooko, il ne comprendrait
pas, et rien ne peut l’arracher à sa sérénité. Ces icebergs, cette mer hostile,
ce brouillard, ce froid, c’est son pays et il s’y sent à l’aise.
A 30 milles de Gambell, voici enfin des formes noires sur la mer.
Slwooko a ralenti et s’approche doucement : la forme est étrangement bossue,
c’est une mère morse qui porte son petit sur le dos. Aux alentours, d’autres
morses nagent paresseusement. Chaque plongeur s’équipe en hâte, saisit les
appareils sous les regards vaguement ironiques de Vemon. Il suffit de
regarder un instant dans l’eau pour comprendre que toute prise de vues
sous-marine est impossible, l’eau est bouchée et noire, le ciel sans lumière.
D’ailleurs, la mère et son petit sont déjà loin, et tout le troupeau se disperse.
Il sera très difficile de filmer les morses en pleine eau. Il faudra essayer de
les surprendre lorsqu’ils rêvent, couchés sur leurs glaçons.
Un bouchon de brume, d’un blanc gris, avec un ventre noir au ras de
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