DANS LA MER DE BERING 173
leur plage, et aussi dans l’eau. L’île n’est pas facile d’accès avec ses brisants
et ses tombants abrupts. Seules, les plages sont abordables. Il y avait des
milliers d’oiseaux peu farouches, surtout des macareux, dans une nature
assez verdoyante.
Notre arrivée déclenchait invariablement la fuite des morses. Ils se
mettaient à l’eau en désordre et semblaient avoir très peur. Ils ont été
beaucoup chassés, et ils le sont encore, surtout pour leurs défenses : l’ivoire
de morse est particulièrement apprécié et se vend un bon prix.
Lorsque nous avons débarqué, nous avons trouvé deux corps de morse
décapités. Leur massacre devait dater de huit jours à peine.
Quand le zodiac ou un chaland touchait le rivage, il y avait déjà 200
ou 300 morses dans l’eau. Ils étaient beaucoup plus fuyants que nos gros
pères éléphants de mer, bien qu’ils fussent presque aussi énormes qu’eux. Ils
restaient en troupe devant la plage. Ils plongeaient, ils refaisaient surface.
Ils nous observaient.
Nous ne retrouvions pas, au milieu d’eux, la terrible odeur des phoques
et des éléphants de mer. Il n’y avait pas de cadavre sur le rivage et très peu
d’excréments. Leur plage était propre.
Il n’y avait pas, non plus, à Round Island, les cris, le bruit infernal,
la rumeur d’émeute qui montait de l’île de Guadalupe.
A cette époque, il ne se passait à peu près rien sur l’île aux Morses
uniquement peuplée de vieux mâles. Il y avait bien quelques velléités de
combat, mais les animaux se disputaient simplement une bonne place, un
coin de rocher au soleil, car ils aiment s’y chauffer comme des vieux rentiers.
Ils grognent, ils se bousculent, ils lancent dans le vide quelques coups de
défenses. Ce ne sont pas des duels, mais des postures d’intimidation.
Apparemment, ils ne muaient pas. Leur peau est épaisse et rosâtre.
La blancheur des défenses tranche sur la couleur de leur corps. A une
vingtaine de mètres de distance, ils apparaissent alignés et étagés en groupe,
toutes les défenses parallèles, à peu près de la même longueur. Cette grosse
masse de chair rose tournée vers le large, coupée de lignes verticales blanches, est impressionnante.
C’est dans l’eau, en surface, qu’on apprend à mieux les connaître. Leur
face est étrange, mais elle n’est pas antipathique : un petit œil rouge vous
regarde de côté, le menton ridé remonte entre les deux défenses et ressemble
à une « brosse » garnie de soies très raides. La tête ronde et lisse est directement emmanchée sur un corps sans cou, où se dessinent des plis profonds.
Leur vue est très médiocre, mais leur odorat excellent. On peut les
approcher assez facilement, si l’on tient compte de la direction du vent.
Mais ils sont beaucoup moins tolérants que les éléphants de mer. Il n’était
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