UN BOULEVERSEMENT DES TERRITOIRES 123
Même pour le défi, ce n’est pas un cri continu ni éclatant. C’est à la fois
assez grave et assez sec, et le rythme se précipite.
« Il faut dire qu’un mâle n’est jamais tranquille, parce que si sa propre
colonie est voisine de celle d’un autre mâle, il suffit que celui-ci joue du
tam-tam pour que le premier se croit obligé de répondre. »
Il y a une différence très sensible entre le bruit qu’émet l’éléphant qui
est calme et qui surveille seulement son harem, et les cris qu’il pousse avant
un combat. C’est même le seul moment où il crie. Il crie rarement pendant
le duel, et jamais après, qu’il soit vainqueur ou vaincu. Si le mâle se trouve
à 100 mètres d’un autre mâle, il ne se passe rien. En revanche, si un mâle
sort de l’eau à proximité d’un autre mâle veillant sur son troupeau, la bagarre
est à peu près certaine.
« Pendant le combat, on n’entend que les coups sourds des masses qui
se jettent l'une contre l’autre. Il y a du sang dans la mer, les blessures n’ont
pas l’air d’être très graves, mais elles saignent beaucoup.
« Il est sans doute aussi des cas où l’éléphant cherche simplement à
exprimer son bien-être, à affirmer son autorité et sa puissance. Du moins,
on a cette impression. Mais j’ai eu beau écouter et enregistrer tous les sons
qu’ils émettent, je n’ai pas pu trouver là l’embryon d’un langage analogue,
par exemple, à celui des baleines à bosse, qui sont tellement expressives. »
Guy Jouas est un féministe convaincu, et il professe que, parmi les
animaux, on trouve généralement plus de finesse et de sensibilité chez les
femelles. Malheureusement, il n’a pas pu enregistrer de cris de femelles :
elles paraissent muettes. Elles ne font même pas mine de s’intéresser aux
duels des mâles. En tout cas, elles ne les encouragent pas, elles se taisent.
— En revanche, dit-il, les petits sont très bruyants : les uns crient de
douleur parce qu’ils ont été bousculés ou écrasés. D’autres crient parce qu’ils
ont faim, parce qu’ils ont perdu leur mère. Ce sont des cris perçants, mais
qui ne semblent émouvoir personne : les mères ne répondent pas.
J’ai voulu tenter une expérience : j’ai demandé à Eugène Lagorio et
à Canoé de se promener sur la plage, en portant un émetteur qui diffusait
des cris de défi d’éléphant de mer, enregistrés par Jouas. Ils ont joué très
habilement de leur appareil : ils ont attendu qu’un mâle ne soit pas très
éloigné d’un autre qui régnait sur un nombreux harem. Ils ont diffusé l’enregistrement. Les deux mâles, également surpris, ont levé la tête, lancé leur
défi. Déjà la violence s’éveillait. Faisait-elle mine de se calmer, Lagorio
aussitôt relançait son émission. Bientôt, les deux mâles s’élançaient l’un vers
l’autre pour se battre.
La scène évoquait tragiquement la violence qui s’empare des hommes,
lorsque des propagandes bien orchestrées suscitent et entretiennent les haines.
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