122 COMPAGNONS DE PLONGEE
être d’une grande indifférence, est déjà retournée à l’eau. Alors le petit se
traîne, et s’accroche à la première mamelle qu’il rencontre. Il s’est ainsi créé
sur l’île de Guadalupe une espèce de banque du sexe et de banque du lait,
chaque mère acceptant n’importe quel mâle et nourrissant n’importe quel
bébé. Mais il y a aussi les malchanceux qui n’arrivent pas à trouver une
mère adoptive, et errent lamentablement en poussant du nez sur tous les
ventres et en piaillant. C’est alors qu’ils se feront écraser par les adultes. La
mortalité infantile paraît être effrayante.
Vacarme
Guadalupe est une île rocheuse assez haute, sur laquelle il y a des vies
qui sont rassemblées au ras de la mer, au pied de la falaise. C’est une foule
qui fait du bruit. Ce vacarme est amplifié par la faille rocheuse et se met à
courir sur la mer. Quand on approche de l’île, en venant du large, tous ces
cris répercutés par l’écho, font un bruit tragique d’émeute.
J’ai découvert un autre rassemblement d’éléphants de mer sur la côte
nord. Ils sont encore beaucoup plus nombreux que sur la rive qui fait face
au mouillage de la Calypso. Mais l’accès est plus difficile. Il monte de ce
grouillement d’animaux entassés une cacophonie, un concert de grognements
dont chacun doit avoir sa signification. C’est comme une immense protestation collective : il y a là-dedans des appels, des cris de haine, des défis...
Aussi, je demande à notre ingénieur du son, Guy Jouas, d’aller prendre tous
les enregistrements qu’il pourra, en distinguant chaque cri et en essayant
d’en découvrir la signification par le comportement de l’animal.
L’après-midi, Jouas prend six bobines de cris d’éléphants. Les bruits
enregistrés sont d’une grande variété : ronflements, gargouillis, coups de
canon, mitraillettes et cris de bataille.
— Les mâles, dit Guy Jouas, se mettent la trompe dans la bouche
pour faire caisse de résonance, et ils ne poussent pas véritablement un cri :
c'est un bruit rythmé qui fait songer aux battements d’un tam-tam. On ne
sait pas bien pourquoi ce tam-tam démarre à un moment plutôt qu’à un
autre. On a seulement l’impression qu’il s’agit d’une affirmation d’autorité,
d’une espèce de proclamation lancée au-dessus du groupe des femelles. En
outre, avant le combat, les éléphants lancent des cris qui sont réellement
des défis, mais qui prennent toujours une allure rythmée : encore le tam-tam.
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