CAPITAINE DE LA CALYPSO
bien entendu, se bloque... Je force. J’en ai raison. L’embout de
la suceuse se détache du conduit. Je le traîne jusqu’à une ligne
de sonde qui a été descendue exprès du navire. Je l’y élingue
solidement, et je donne deux coups secs au cordage, comme me
l’a demandé Frédéric Dumas. La buse quitte le fond, hissée
main sur main par l’équipage.
Il me reste deux minutes. Je prends le temps de regarder
autour de moi. Le fond est pentu, beaucoup plus inégal que je
ne l’avais d’abord jugé. J’aperçois des amphores qui dépassent
du sédiment. J’en caresse une. Sa surface est rugueuse,
presque entièrement colonisée par diverses espèces d’algues,
d’éponges, de bryozoaires, de vers tubicoles et de petits
mollusques. A l’intérieur, comme je m’y attendais, un poulpe
me regarde de son gros œil malin... Dans une autre amphore,
un congre gris dissimule la moitié postérieure de son corps
serpentin; il balance au-dehors sa tête fine, gueule ouverte,
dents aiguës. Sur un amas de poteries cassées, un chapon
monte la garde, immobile comme un grognard, les épines
dressées... Je survole lentement ces merveilles, les unes faites
de main d’homme, les autres de la patte tellement plus
inventive de la nature...
Deux coups de feu retentissent : le signal de la remontée. Je
palme vers le haut. Le champ d’amphores disparaît sous un
rideau bleu : j’ai l’impression que le théâtre de la mer clôt pour
moi sa représentation. Un banc de sardines argentées s’enfuient à toutes nageoires, poursuivies par deux grosses liches
voraces. Au palier de décompression, je me dis que je n’ai pas
mal réussi mon épreuve, et que j’ai une chance de devenir un
acteur assidu de l’entreprise Cousteau.
Lorsque je me retrouve sur le pont de la Calypso, Frédéric
Dumas m’adresse un clin d’œil complice ; mais je ne vois pas
Cousteau. Ah! si... Il est là, penché sur la buse que j’ai
décrochée, un croquis à la main. Il explique au mécanicien
Octave Léandri les modifications qu’il faut apporter à l’engin
pour augmenter le débit de l’air. Deux minutes plus tard, il
ordonne au bosco Albert Raud de virer un peu de chaîne à
98
bien entendu, se bloque... Je force. J’en ai raison. L’embout de
la suceuse se détache du conduit. Je le traîne jusqu’à une ligne
de sonde qui a été descendue exprès du navire. Je l’y élingue
solidement, et je donne deux coups secs au cordage, comme me
l’a demandé Frédéric Dumas. La buse quitte le fond, hissée
main sur main par l’équipage.
Il me reste deux minutes. Je prends le temps de regarder
autour de moi. Le fond est pentu, beaucoup plus inégal que je
ne l’avais d’abord jugé. J’aperçois des amphores qui dépassent
du sédiment. J’en caresse une. Sa surface est rugueuse,
presque entièrement colonisée par diverses espèces d’algues,
d’éponges, de bryozoaires, de vers tubicoles et de petits
mollusques. A l’intérieur, comme je m’y attendais, un poulpe
me regarde de son gros œil malin... Dans une autre amphore,
un congre gris dissimule la moitié postérieure de son corps
serpentin; il balance au-dehors sa tête fine, gueule ouverte,
dents aiguës. Sur un amas de poteries cassées, un chapon
monte la garde, immobile comme un grognard, les épines
dressées... Je survole lentement ces merveilles, les unes faites
de main d’homme, les autres de la patte tellement plus
inventive de la nature...
Deux coups de feu retentissent : le signal de la remontée. Je
palme vers le haut. Le champ d’amphores disparaît sous un
rideau bleu : j’ai l’impression que le théâtre de la mer clôt pour
moi sa représentation. Un banc de sardines argentées s’enfuient à toutes nageoires, poursuivies par deux grosses liches
voraces. Au palier de décompression, je me dis que je n’ai pas
mal réussi mon épreuve, et que j’ai une chance de devenir un
acteur assidu de l’entreprise Cousteau.
Lorsque je me retrouve sur le pont de la Calypso, Frédéric
Dumas m’adresse un clin d’œil complice ; mais je ne vois pas
Cousteau. Ah! si... Il est là, penché sur la buse que j’ai
décrochée, un croquis à la main. Il explique au mécanicien
Octave Léandri les modifications qu’il faut apporter à l’engin
pour augmenter le débit de l’air. Deux minutes plus tard, il
ordonne au bosco Albert Raud de virer un peu de chaîne à
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