LA FASCINATION DES ÉPAVES
j’embarquerai avec Cousteau, ce sera aussi (peut-être surtout)
pour explorer des restes de navires. Le choix que je ferai de
devenir un pilier de la Calypso me sera dicté, au moins à
cinquante pour cent, par mon désir d’aller fouiller dans le
monde entier des vestiges de naufrages.
Cette passion pour les épaves flambe encore après près de
quarante années de voyages sur la Calypso, alors que j’en ai
exploré des centaines. Elle commence fortuitement, en 1948. Je
suis alors, dans les journaux, les efforts de Henri Broussard,
qui vient d’« inventer » (c’est le mot) l’épave antique d’Agay,
dans le Var. En 1949, alors que je me livre à une compétition
de chasse sous-marine (que je gagne haut la main : honte à
moi!) avec le Club de la Mer de Juan-les-Pins, l’un des
responsables de ce club, Louis Lehoux, me donne un illustré
dans lequel on voit un plongeur récupérer sur un lit de
coquillages, par quarante mètres de fond, une amphore âgée
de deux mille ans. Je rêve chaque nuit, pendant des semaines,
d’imiter cet heureux mortel. Un peu plus tard, en 1950, durant
notre expédition sur le Surcouf, je découvre dans la presse que
le bateau italien Artiglio II, sous les ordres du commandant
Quaglia, exploite un gisement d’amphores au large d’Albenya : je me dis que ce genre d’activités est pour moi.
Localiser des vestiges en plongée. Tenter de cerner une
épave que les organismes fouisseurs et les mangeurs de bois
(vers tubicoles et pholades) ont réduite à sa plus simple
expression. Dégager précautionneusement les trésors que le
sédiment recèle. Tomber, parfois, sur une pièce unique, une
œuvre d’art ou un objet chargé d’Histoire : ces travaux sousmarins m’excitent. Je ne m’en lasse pas. J’y passerais des
journées — et les nuits qui vont avec —, s’il m’était donné de
pouvoir rester sous la surface à ma guise.
Je suis conscient que cette passion pour les navires engloutis
a quelque chose de pervers : elle consiste à se délecter du
malheur d’autrui. Qu’importe : il y a tellement d’émotion
dans cette quête des vestiges de naufrages ! On ne peut
s’empêcher de reconstituer, par la pensée, les circonstances, les
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