L’ÉPOPÉE DU SURCOUF
due à leurs déjections. A l’heure où j’écris ces lignes, le phoque
moine est pratiquement éteint. Tué par les pêcheurs (qui l’ont
accusé de manger « leurs » poissons), éliminé de ses zones de
nourrissage et de reproduction par les activités de l’homme
(les villes, les ports, les usines, les hôtels, bref le mur de béton).
L’espèce ne compte plus que cinq cents individus, clairsemés
depuis les îles turques jusqu’à la Mauritanie. Elle a cessé de
nager dans les eaux de la Corse.
A Calvi, le granit des remparts est envahi par les figuiers de
Barbarie et par ces jolies fleurs roses ou jaunes, originaires
d’Afrique du Sud, qu’on connaît sous le nom de mains de
sorcières. Sur la porte d’entrée du quai d’accostage, on lit la
devise de la ville : « Civitas Calvi semper fidelis. » La phrase
commémore le siège de 1555, au cours duquel les hommes et
les femmes de la cité engagèrent une bataille héroïque contre
les forces d’invasion françaises appuyées par le corsaire turc
Dragut.
Nous jouons les estivants, puis nous passons sous la tour de
Sel (douane, essence). Nous allons mouiller au milieu de la
rade, parmi les bateaux de pêche à la langouste et les thoniers.
A 23 h 30, la tempête de l’est se déchaîne. Nous nous
dirigeons au moteur vers l’abri relatif de la plage. Nous ne
fermons pas l’œil : à 3 heures, le vent forcit encore, et notre
quille talonne. Nous nous retrouvons tous quatre à l’eau,
poussant comme des fous le Surcouf pour éviter l’échouage.
Quand le coup de chien se calme, nous sommes exténués. Le
jour se lève. Nous nous écroulons sur nos couches. Mais nous
sommes réveillés par une escouade de douaniers : ils ont
observé notre manège. N’y comprenant rien dans la purée de
pois, ils nous ont pris pour des contrebandiers. Ils fouillent le
bateau de la quille au mât. Ils nous cuisinent pendant des
heures, sans réussir à mettre la main sur les ballots de
cigarettes américaines qu’ils espéraient trouver. Et pour
cause !
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