CAPITAINE DE LA CALYPSO
fondations de l’ouvrage, et qui pourrait le ruiner. Après quoi, il
s’agira d’aligner, d’enchaîner et de bétonner une vingtaine de
pylônes métalliques destinés à casser la force destructrice du
courant vers l’aval.
Labeur difficile... Mais c’est la première fois que je gagne
ma vie dans l’eau, et cela suffit à mon bonheur. Je conserve de
cette époque un souvenir euphorique. Mon patron me paie
cash une partie de la somme qui figure au contrat. Je m’offre,
pour soixante-quinze mille francs de 1949, ma première
automobile. Une Amilcar Sport. D’occasion.
Le barrage de la Papeterie Bachet coupe le torrent de la
Sorgue, qui s’échappe de la mystérieuse fontaine de Vaucluse,
près des ruines du manoir où s’aimèrent la belle Laure et le
poète Pétrarque. L’eau est limpide et froide. Les algues et les
herbes ondulent dans le courant.
Je m’immerge. Des truites se débandent et se réfugient sous
les pierres. Deux hommes, sur la rive, préparent des dalles
d’un demi-mètre carré, qu’ils me font parvenir à l’aide d’un
treuil. J’attrape la charge quand elle touche la surface ; et je
l’emporte en plongée vers l’excavation que je dois boucher. Je
suis jeune, costaud et enthousiaste. Au milieu de ma première
semaine de contrat, mon patron me tempère :
« Tu vas beaucoup trop vite, sourit-il. A ce rythme, tu auras
fini en une semaine; mais moi, j’ai prévu trois semaines de
chantier! »
Voilà comment, ralentissant la manœuvre, je reste des
heures dans l’eau à observer le manège des truites ! Je confesse
que j’en attrape quelques-unes à la main. Je les apporte à la
cuisinière du restaurant où je dîne : elle me les cuit.
Quand j’ai fini d’empiler les dalles dans le trou, je passe aux
pylônes ; je les enchaîne ; je les bétonne. J’achève le chantier en
consolidant le lit de la rivière avec des pierres de cinquante à
quatre-vingts kilogrammes. C’est alors que je deviens l’attraction du village. Les habitants de Fontaine-de-Vaucluse accourent au barrage pour voir à l’œuvre le mélange d’hommegrenouille et de Tarzan dont on parle à l’heure du pastis... Les
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fondations de l’ouvrage, et qui pourrait le ruiner. Après quoi, il
s’agira d’aligner, d’enchaîner et de bétonner une vingtaine de
pylônes métalliques destinés à casser la force destructrice du
courant vers l’aval.
Labeur difficile... Mais c’est la première fois que je gagne
ma vie dans l’eau, et cela suffit à mon bonheur. Je conserve de
cette époque un souvenir euphorique. Mon patron me paie
cash une partie de la somme qui figure au contrat. Je m’offre,
pour soixante-quinze mille francs de 1949, ma première
automobile. Une Amilcar Sport. D’occasion.
Le barrage de la Papeterie Bachet coupe le torrent de la
Sorgue, qui s’échappe de la mystérieuse fontaine de Vaucluse,
près des ruines du manoir où s’aimèrent la belle Laure et le
poète Pétrarque. L’eau est limpide et froide. Les algues et les
herbes ondulent dans le courant.
Je m’immerge. Des truites se débandent et se réfugient sous
les pierres. Deux hommes, sur la rive, préparent des dalles
d’un demi-mètre carré, qu’ils me font parvenir à l’aide d’un
treuil. J’attrape la charge quand elle touche la surface ; et je
l’emporte en plongée vers l’excavation que je dois boucher. Je
suis jeune, costaud et enthousiaste. Au milieu de ma première
semaine de contrat, mon patron me tempère :
« Tu vas beaucoup trop vite, sourit-il. A ce rythme, tu auras
fini en une semaine; mais moi, j’ai prévu trois semaines de
chantier! »
Voilà comment, ralentissant la manœuvre, je reste des
heures dans l’eau à observer le manège des truites ! Je confesse
que j’en attrape quelques-unes à la main. Je les apporte à la
cuisinière du restaurant où je dîne : elle me les cuit.
Quand j’ai fini d’empiler les dalles dans le trou, je passe aux
pylônes ; je les enchaîne ; je les bétonne. J’achève le chantier en
consolidant le lit de la rivière avec des pierres de cinquante à
quatre-vingts kilogrammes. C’est alors que je deviens l’attraction du village. Les habitants de Fontaine-de-Vaucluse accourent au barrage pour voir à l’œuvre le mélange d’hommegrenouille et de Tarzan dont on parle à l’heure du pastis... Les
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