L’ESPRIT DE LA REDÉCOUVERTE
Fin 1983, nous explorons le Mississippi. La Calypso remonte
le courant du fleuve colossal que les Indiens appelaient « Père
des Eaux ». Nous allons jusqu’en amont de Minneapolis-Saint
Paul. Une mission volante dirigée par Jean-Michel Cousteau
nous emmène jusque sur le lac Itasca, qui constitue la source
du fleuve, de même que le lac Victoria est à l’origine du Nil.
En plongeant dans ces eaux pures, j’entrevois la silhouette
bizarre de l’esturgeon scaphirhynque, qui ne vit que dans le
Mississippi, et la trogne encore plus étonnante du poissonspatule, dont le museau est aplati et arrondi comme une cuiller
à touiller la sauce; mais c’est la vase du fond que l’animal
remue, afin d’en extraire de petites proies.
Nous organisons une autre mission volante sur le Missouri
— Valter ego du Mississippi. Dans le parc national du
Wyoming, j’ai le plaisir de contempler la grande faune nordaméricaine telle qu’elle fut sur ce continent avant les massacres de la colonisation. Bisons d’Amérique, cerfs wapitis,
élans, chèvres des Rocheuses, mouflons bighorns, antilopes
pronghorns, ours noirs, grizzlys, lynx, ratons laveurs, mouffettes, cygnes, oies, pics, aigles à tête blanche, crotales : mille
espèces superbes, que presque partout ailleurs la « civilisation » blanche a exterminées... Nous contemplons les jaillissements des geysers et la splendeur des lacs salés. Nous allons de
glacier en cascade, sur les traces des explorateurs du Far West.
Mais même si la vie sauvage est encore belle, ici, elle est
asservie aux désirs de l’homme. Les grands mammifères
portent au cou des colliers munis d’émetteurs radio. C’est de
cette façon que les gardes et les scientifiques les suivent
qu’ils les tiennent à l’œil. J’ai la faiblesse de préférer les
espèces sans collier. Dans la fable du loup et du chien, je
choisis le loup...
Nous descendons le Missouri jusqu’à son confluent avec le
Mississippi, à Saint Louis. Là se dresse la grande arcade de la
Porte de l’Ouest. Puis nous naviguons vers l’aval à bord de la
Calypso. Le « Père des Eaux » n’est plus ce qu’il fut. C’est un
fleuve asservi. L’homme l’a emprisonné entre deux rives de
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