LES GLACES DU SAINT-LAURENT
personnes au fond. Nous cherchons les restes de ce navire.
Nous les trouvons. Nous plongeons avec Jean-Michel Cousteau. Luxe des salons et des cabines de première classe... Nous
allons jusqu’à la salle de bal : le parquet, sur lequel tourbillonnaient les danseurs en smoking et les jeunes filles en robe de
soirée, est à présent colonisé par les concombres de mer, les
rascasses et les chabots difformes.
Nous entrons dans le Saguenay. Une bande de bélougas
nous introduit dans cet affluent du Saint-Laurent, qui
compose un fjord sublime, bordé de murailles de roches parfois
hautes de près de deux cents mètres. Les bélougas, ou baleines
blanches, sont immaculés — du moins à l’âge adulte, car les
bébés sont chocolat. Ce sont de gros dauphins de six mètres de
longueur et de sept cents kilogrammes, cousins des narvals, et
comme eux propres aux eaux arctiques. Ils sont beaux,
rapides, admirables plongeurs. Ils ne cessent d’émettre des
bruits de toutes sortes : clics d’écholocation, murmures, sifflements, grincements, grognements, etc. : de vrais concertistes
sous-marins... Ils sont encore trois cent cinquante, dans le
Saint-Laurent. Mais le spécialiste québécois qui nous les
présente, et qui les étudie depuis longtemps, le docteur Jean
Boulva, nous apprend qu’ils sont condamnés. Les pêcheurs ne
les tuent plus contre une prime, comme naguère. Ces cétacés
sont protégés mais ils souffrent de la pollution. Les produits
chimiques (les P.C.B., les métaux lourds, les pesticides) que
les usines, les villes et les exploitations agricoles déversent dans
le fleuve les rendent stériles. Ceux que nous voyons sont les
derniers de leur race.
La Calypso s’avance dans le Çord, jusque sous le cap Eternité
(quel nom!). Elle a l’air minuscule, au pied des falaises. La
soucoupe plongeante est prête : Jean-Michel Cousteau s installe à mon côté. La grue nous dépose sur la surface liquide.
Nous descendons. Nous avons d’adord l’impression de nous
enfoncer dans du Coca-Cola : la masse aquatique est brunrouge sur quinze mètres d’épaisseur. Passé une limite franche,
elle devient limpide, transparente comme du verre. Les eaux
341
personnes au fond. Nous cherchons les restes de ce navire.
Nous les trouvons. Nous plongeons avec Jean-Michel Cousteau. Luxe des salons et des cabines de première classe... Nous
allons jusqu’à la salle de bal : le parquet, sur lequel tourbillonnaient les danseurs en smoking et les jeunes filles en robe de
soirée, est à présent colonisé par les concombres de mer, les
rascasses et les chabots difformes.
Nous entrons dans le Saguenay. Une bande de bélougas
nous introduit dans cet affluent du Saint-Laurent, qui
compose un fjord sublime, bordé de murailles de roches parfois
hautes de près de deux cents mètres. Les bélougas, ou baleines
blanches, sont immaculés — du moins à l’âge adulte, car les
bébés sont chocolat. Ce sont de gros dauphins de six mètres de
longueur et de sept cents kilogrammes, cousins des narvals, et
comme eux propres aux eaux arctiques. Ils sont beaux,
rapides, admirables plongeurs. Ils ne cessent d’émettre des
bruits de toutes sortes : clics d’écholocation, murmures, sifflements, grincements, grognements, etc. : de vrais concertistes
sous-marins... Ils sont encore trois cent cinquante, dans le
Saint-Laurent. Mais le spécialiste québécois qui nous les
présente, et qui les étudie depuis longtemps, le docteur Jean
Boulva, nous apprend qu’ils sont condamnés. Les pêcheurs ne
les tuent plus contre une prime, comme naguère. Ces cétacés
sont protégés mais ils souffrent de la pollution. Les produits
chimiques (les P.C.B., les métaux lourds, les pesticides) que
les usines, les villes et les exploitations agricoles déversent dans
le fleuve les rendent stériles. Ceux que nous voyons sont les
derniers de leur race.
La Calypso s’avance dans le Çord, jusque sous le cap Eternité
(quel nom!). Elle a l’air minuscule, au pied des falaises. La
soucoupe plongeante est prête : Jean-Michel Cousteau s installe à mon côté. La grue nous dépose sur la surface liquide.
Nous descendons. Nous avons d’adord l’impression de nous
enfoncer dans du Coca-Cola : la masse aquatique est brunrouge sur quinze mètres d’épaisseur. Passé une limite franche,
elle devient limpide, transparente comme du verre. Les eaux
341
