LA TRAGÉDIE DES SAUMONS ROUGES
bancs de crevettes roses. Elles ouvrent la bouche : l’eau et le
plancton pénètrent. Puis elles ferment les mâchoires et font
remonter leur langue vers leur palais : le liquide inutile jaillit
vers l’extérieur entre les fanons. Ne restent dans la bouche,
retenus par les barbes des lames cornées, que le krill, les
mollusques ou les petits poissons, que l’animal avale avec la
satisfaction goulue d’un convive de banquet...
Plus tard, tandis que le Pacha charge une équipe d’aller
filmer les loutres de mer de la péninsule d’Alaska et des îles
Aléoutiennes, il me confie la responsabilité d’une mission sur
l’île Kodiak. Il s’agit d’étudier la migration des saumons
rouges.
Avec quelques compagnons, nous établissons un camp
volant au bord de la rivière Fraser. Il y a là le cinéaste Jacques
Renoir (le fils de Jean, l’homme de La Grande Illusion^ c’est-àdire le petit-fils d’Auguste — le génie du Moulin de la Galette),
ainsi que les plongeurs Bernard Delemotte, Yves Orner,
Dominique Arrieu et Patrice Innocenti. Nous attendons les
poissons : ils arrivent. Guidés par leur odorat prodigieux, ils
retrouvent, après quatre années passées à s’engraisser en mer,
l’embouchure de leur cours d’eau natal, qu’ils désirent maintenant remonter jusque dans le ruisseau où ils ont vu le jour.
Ils cessent de s’alimenter dès qu’ils nagent en eau douce.
Les mâles ont le museau tordu, bizarre (on les appelle
« bécards »). Les deux sexes migrent vers l’amont. Ils ne se
laissent arrêter par rien. Devant une cascade, ils prennent leur
élan et sautent. Ils peuvent franchir en quelques bonds
plusieurs mètres de rapides. S’ils ratent leur coup, ils recommencent. Certains s’épuisent, retombent lourdement sur les
cailloux, se blessent. Ils essaient, le cas échéant, jusqu’à la
mort. Ils doivent parfois trouver leur chemin vers des échelles
à poissons que les hommes ont construites à leur intention, afin
qu’ils puissent contourner les barrages.
Nous nous postons dans des cascades écumantes. Malgré
nos combinaisons de plongée, nous claquons des dents. Mais le
spectacle des saumons qui bondissent est prodigieux. Nous
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bancs de crevettes roses. Elles ouvrent la bouche : l’eau et le
plancton pénètrent. Puis elles ferment les mâchoires et font
remonter leur langue vers leur palais : le liquide inutile jaillit
vers l’extérieur entre les fanons. Ne restent dans la bouche,
retenus par les barbes des lames cornées, que le krill, les
mollusques ou les petits poissons, que l’animal avale avec la
satisfaction goulue d’un convive de banquet...
Plus tard, tandis que le Pacha charge une équipe d’aller
filmer les loutres de mer de la péninsule d’Alaska et des îles
Aléoutiennes, il me confie la responsabilité d’une mission sur
l’île Kodiak. Il s’agit d’étudier la migration des saumons
rouges.
Avec quelques compagnons, nous établissons un camp
volant au bord de la rivière Fraser. Il y a là le cinéaste Jacques
Renoir (le fils de Jean, l’homme de La Grande Illusion^ c’est-àdire le petit-fils d’Auguste — le génie du Moulin de la Galette),
ainsi que les plongeurs Bernard Delemotte, Yves Orner,
Dominique Arrieu et Patrice Innocenti. Nous attendons les
poissons : ils arrivent. Guidés par leur odorat prodigieux, ils
retrouvent, après quatre années passées à s’engraisser en mer,
l’embouchure de leur cours d’eau natal, qu’ils désirent maintenant remonter jusque dans le ruisseau où ils ont vu le jour.
Ils cessent de s’alimenter dès qu’ils nagent en eau douce.
Les mâles ont le museau tordu, bizarre (on les appelle
« bécards »). Les deux sexes migrent vers l’amont. Ils ne se
laissent arrêter par rien. Devant une cascade, ils prennent leur
élan et sautent. Ils peuvent franchir en quelques bonds
plusieurs mètres de rapides. S’ils ratent leur coup, ils recommencent. Certains s’épuisent, retombent lourdement sur les
cailloux, se blessent. Ils essaient, le cas échéant, jusqu’à la
mort. Ils doivent parfois trouver leur chemin vers des échelles
à poissons que les hommes ont construites à leur intention, afin
qu’ils puissent contourner les barrages.
Nous nous postons dans des cascades écumantes. Malgré
nos combinaisons de plongée, nous claquons des dents. Mais le
spectacle des saumons qui bondissent est prodigieux. Nous
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