LA BETTE DE MON PÈRE
le plus régulièrement possible. J’ai peine à contrôler mes
gestes. Enfin, mon poisson sort de l’eau : c’est une castagnole
rose aux superbes écailles brillantes, aux yeux bleus et à la
queue profondément fendue. Et, surprise, un deuxième animal
a mordu! Un serran-écriture aux flancs zébrés de brun et
rehaussés d’azur, et aux joues marquées de sinuosités qui
ressemblent à des successions de lettres.
Depuis que j’ai embarqué sur la Calypso, je ne pêche plus
guère. Tout ce que je demande aux poissons, c’est d’être beaux
et de me tolérer dans leur espace vital. De se laisser observer et
filmer. Le spectacle de leurs évolutions, de leurs amours, de
leurs luttes, de leurs comportements familiers ou bizarres,
suffit à mon bonheur. Mais quand je repense à ce dimanche de
juillet 1933, que j’ai vécu dans la bette de mon père au pied de
la muraille blanche du cap Sormiou, je revis une sorte
d’extase.
A cette époque, la Méditerranée est généreuse. Beaucoup
plus riche que de nos jours... Au terme de ma première vraie
pêche en mer, nous comptons dans la banaste plus de trente
poissons de tailles diverses (des girelles, des labres, des
serrans, des oblades, etc.), auxquels il faut ajouter cinq
vérades argentées (des sortes de sars), trois rascasses brunes
hérissées de pointes et de lambeaux de peau, et un superbe
roucaou (labre varié) aux teintes changeantes, long de quarante centimètres et qui pèse huit cents grammes. Au total,
pour cinq heures de « travail », douze kilogrammes de \
prises...
En revenant, je suis le roi du monde. Ma joie est telle que je
la communique à mes parents. Mon père me laisse la barre. Je
crie, je chante. J’entonne à tue-tête mon air préféré, celui des
Cloches de Comeville :
« Va, petit mousse,
Le vent te pousse,
Le vent te pousse au gré des flots,
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