LA GRANDE CROISIÈRE
La plongée continue. A cent dix mètres, nous localisons un
long trottoir calcaire et l’entrée d’une grotte monumentale, où
je réussis à fourrer le nez de la soucoupe. Nos phares nous
révèlent une salle hérissée de stalactites et de stalagmites.
« Eh bien ! dit Cousteau, ces concrétions calcaires se sont
formées à l’air libre, en un temps où le niveau des mers était à
cent dix mètres au-dessous du niveau actuel. Par exemple, lors
de la dernière glaciation, voici seize mille ans... »
Quand nous regagnons la Calypso, des nuages noirs s’accumulent sur nos têtes — au sens propre. Les prévisions
météorologiques sont catastrophiques : deux cyclones successifs, baptisés Flossie et Georgette, vont s’abattre sur la contrée.
Il faut fuir, fuir vite; sur un seul moteur... Nous laissons une
petite équipe sur Europa, et nous mettons le cap sur le port
malgache de Tuléar. Dans la nuit, le vent siffle. Au matin, il
hurle, avec des pointes de cent quatre-vingts kilomètres à
l’heure. Les vagues deviennent déferlantes, puis montagnes
d’écume d’un blanc plombé : la colère des éléments est sur
nous. La Calypso, debout à la houle, nimbée d’embruns,
dégoulinante de pluie, ballottée de droite et de gauche et
d’avant en arrière, n’est plus qu’un insignifiant bouchon sur
l’océan.
Je songe aux marins de la marine en bois qui, dans des
circonstances analogues, recommandaient leur âme à Dieu. Ce
n’est pas ma philosophie; mais je comprends dans quel genre
de circonstances on sent monter en soi le besoin de prier.
Quelques jours plus tard, sur une mer plate et dans une
brise agréable, nous doublons le cap de Bonne-Espérance.
Précédent

- 261/424

Suivant