LA MAISON SOUS LA MER
crache son estomac filamenteux pour impressionner un
congre. Une troupe de bogues plane au-dessus de l’herbier, et
croise une escadrille de saupes. Ici ou là, des murènes, des
dentis, des mérous...
Claude et moi commençons d’oublier ce qui se passe làhaut. Nous nous moquons de l’heure. Nous n’allumons plus ni
la radio, ni la télé. Il nous semble que, maintenant, nous
pourrions vivre indéfiniment sous la mer. J’ai l’impression que
le temps subit des distorsions : parfois, il se contracte, parfois il
se détend. Je me surprends à croire que nous sommes arrivés
hier dans Diogène, et que nous allons y demeurer de longs mois.
Le soir du sixième jour, le Pacha dîne de nouveau avec nous.
Il apporte une bouteille de bordeaux et il ouvre une boîte de
caviar : les œufs sont verts ! Nous savons que c’est un effet de
la pression sur notre sens de la vue ; mais impossible d’avaler
du caviar couleur d’épinard... Lorsque le commandant Cousteau ouvre la bouteille, le bouchon s’enfonce au lieu de
monter: un autre coup de la pression!... Puis le Pacha veut
siffler : impossible. Claude et moi réussissons : mais nous nous
sommes entraînés...
Au dessert, Cousteau devient quelque peu grandiloquent :
« Vous avez prouvé que c’était possible, dit-il : vous resterez
dans l’Histoire ! Grâce à vous, l’humanité partira bientôt à la
conquête du plateau continental... Nous établirons des bases,
comme à l’Himalaya : Camp I, Camp II, Camp III, etc. ;
mais à l’envers : de plus en plus profond. En respirant des
mélanges spéciaux dans lesquels nous remplacerons l’azote
par de l’hélium ou de l’hydrogène, nous dépasserons cent
mètres. Rappelez-vous le Grand Conclu : nous y avons
travaillé à quarante mètres, pendant des années ; mais au bout
dun quart d’heure de plongée, trois coups de fusil nous
rappelaient qu’il fallait revenir en surface. Si nous avions eu
Diogène...
« Dans combien de temps, cette conquête du Far Deep? Je
ne sais. Ce dont je suis sûr, c’est qu’un jour il y aura des
Plages sous la mer. Avec des hommes, des femmes, des
211
crache son estomac filamenteux pour impressionner un
congre. Une troupe de bogues plane au-dessus de l’herbier, et
croise une escadrille de saupes. Ici ou là, des murènes, des
dentis, des mérous...
Claude et moi commençons d’oublier ce qui se passe làhaut. Nous nous moquons de l’heure. Nous n’allumons plus ni
la radio, ni la télé. Il nous semble que, maintenant, nous
pourrions vivre indéfiniment sous la mer. J’ai l’impression que
le temps subit des distorsions : parfois, il se contracte, parfois il
se détend. Je me surprends à croire que nous sommes arrivés
hier dans Diogène, et que nous allons y demeurer de longs mois.
Le soir du sixième jour, le Pacha dîne de nouveau avec nous.
Il apporte une bouteille de bordeaux et il ouvre une boîte de
caviar : les œufs sont verts ! Nous savons que c’est un effet de
la pression sur notre sens de la vue ; mais impossible d’avaler
du caviar couleur d’épinard... Lorsque le commandant Cousteau ouvre la bouteille, le bouchon s’enfonce au lieu de
monter: un autre coup de la pression!... Puis le Pacha veut
siffler : impossible. Claude et moi réussissons : mais nous nous
sommes entraînés...
Au dessert, Cousteau devient quelque peu grandiloquent :
« Vous avez prouvé que c’était possible, dit-il : vous resterez
dans l’Histoire ! Grâce à vous, l’humanité partira bientôt à la
conquête du plateau continental... Nous établirons des bases,
comme à l’Himalaya : Camp I, Camp II, Camp III, etc. ;
mais à l’envers : de plus en plus profond. En respirant des
mélanges spéciaux dans lesquels nous remplacerons l’azote
par de l’hélium ou de l’hydrogène, nous dépasserons cent
mètres. Rappelez-vous le Grand Conclu : nous y avons
travaillé à quarante mètres, pendant des années ; mais au bout
dun quart d’heure de plongée, trois coups de fusil nous
rappelaient qu’il fallait revenir en surface. Si nous avions eu
Diogène...
« Dans combien de temps, cette conquête du Far Deep? Je
ne sais. Ce dont je suis sûr, c’est qu’un jour il y aura des
Plages sous la mer. Avec des hommes, des femmes, des
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