CAPITAINE DE LA CALYPSO
Accueil extraordinaire, chaleureux, amical... Je suis subjugué
par la douceur de ce pays de paix, où les communautés
chrétiennes et musulmanes vivent, sinon dans le pur amour
réciproque, du moins en bonne intelligence. Je passe d’inoubliables soirées chez l’habitant. Comment me douterais-je (qui
pourrait se douter à l’époque?) que la « Suisse du ProcheOrient » deviendra un jour un nid de mitrailleuses et de haine,
un champ de souffrances et d’obus ?
A Beyrouth, nous accueillons à bord de la Calypso le
professeur Jean-Marie Pérès, qui doit diriger notre prochaine
mission scientifique dans les eaux égyptiennes. Nous nous
présentons devant Alexandrie le 29 octobre 1956, le jour même
où la France et la Grande-Bretagne envoient leurs parachutistes sur le canal, que le colonel Gamal Abdel Nasser vient de
nationaliser! Quel sens politique!... En faisant demi-tour,
moteurs en avant toute, nous échappons de justesse au piège...
Ce ne sera pas la dernière fois que la Calypso mettra, sans le
vouloir, son faux nez dans un coin brûlant de la planète. Nous
sommes très bons, à bord, pour deviner les réactions des
requins ou des barracudas; mais nuis quand il s’agit de
prévoir les brutalités des hommes. Cela ne m’étonne pas : les
animaux obéissent à un petit nombre de stimulations (la faim,
le sexe, le territoire...). On peut analyser — donc prédire —
leurs réponses. Rien de tel avec l’espèce humaine : elle agit
sans logique, sous l’empire des passions. Elle fait preuve d’une
sauvagerie incroyable, qu’elle attribue injustement aux
requins et aux barracudas.
En remontant vers le nord, pour une mission de remplacement en mer Egée, nous n’en avons pas fini avec la guerre. La
tension entre la Turquie et la Grèce a brusquement monté. Les
deux pays sont au bord de la crise armée. Nous pointons notre
étrave innocente parmi des escadres de bateaux de guerre.
Nous sommes comme le naïf du Far West, qui traverse la rue
au moment du duel. Nous risquons à chaque instant d’être pris
pour 1 ennemi. De plus, comme nous avons embarqué un
scientifique grec (le professeur Anastase Christomanos), nous
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