CAPITAINE DE LA CALYPSO
frontière de son royaume. Il ne désire pas explorer le vaste
monde.
Il s’y résout pourtant en une occasion — pour des raisons
sentimentales. Il a trouvé une femelle de passage. Elle a l’air
consentante. Il lui emboîte la nage et nous assistons à leur
parade. Les deux poissons changent de couleur sous l’effet de
l’excitation : Jojo devient presque blanc ; sa compagne, au
contraire, s’assombrit. Finalement, elle lâche des chapelets
d’ovules au-dessus d’un herbier du récif, et l’heureux père
féconde la ponte avec sa laitance. Comme d’autres poissons,
les mérous sont hermaphrodites. Ils sont dotés de glandes
sexuelles mâles et femelles. Chez eux, les gonades mâles
dominent au début de la vie, puis les ovaires prennent
le dessus. Les animaux changent de sexe en vieillissant.
Jojo, qui est encore mâle, donc assez jeune (en dépit de sa
taille considérable), deviendra prochainement madame
mérou.
Lorsque nous quittons définitivement la beauté d’Assomption pour faire route vers le nord, tout le monde a le cœur gros.
Jamais, auparavant, un poisson n’était devenu à ce point notre
familier, notre compagnon de jeux, notre ami. Jamais cela ne
se reproduira... Jojo le Mérou est unique. Il mérite sa gloire
cinématographique. Des années durant, sur la Calypso, les
plongeurs se demanderont ce qu’il est devenu. Vivant? Mort
de mort naturelle ? Ferré par un pêcheur à la ligne ? Le ventre
crevé par la flèche d’un chasseur sous-marin ?
Après une courte escale à Aden, nous entrons dans la mer
Rouge et nous mettons le cap sur la pointe sud de la péninsule
du Sinaï — le Ras Mohammed. Le Pacha n’a pas oublié
l’épave qui gît là, par trente mètres de fond. Ni les poissonscamions qui s’embusquent dans ses cales béantes...
Nous plongeons sur le site. Les ferrailles du bateau perdu
sont couvertes d’animaux. Sous la mer, les injures du temps
sont masquées par des guirlandes d’éponges, des bouquets de
gorgones, des incrustations de coraux, des rideaux mouvants
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frontière de son royaume. Il ne désire pas explorer le vaste
monde.
Il s’y résout pourtant en une occasion — pour des raisons
sentimentales. Il a trouvé une femelle de passage. Elle a l’air
consentante. Il lui emboîte la nage et nous assistons à leur
parade. Les deux poissons changent de couleur sous l’effet de
l’excitation : Jojo devient presque blanc ; sa compagne, au
contraire, s’assombrit. Finalement, elle lâche des chapelets
d’ovules au-dessus d’un herbier du récif, et l’heureux père
féconde la ponte avec sa laitance. Comme d’autres poissons,
les mérous sont hermaphrodites. Ils sont dotés de glandes
sexuelles mâles et femelles. Chez eux, les gonades mâles
dominent au début de la vie, puis les ovaires prennent
le dessus. Les animaux changent de sexe en vieillissant.
Jojo, qui est encore mâle, donc assez jeune (en dépit de sa
taille considérable), deviendra prochainement madame
mérou.
Lorsque nous quittons définitivement la beauté d’Assomption pour faire route vers le nord, tout le monde a le cœur gros.
Jamais, auparavant, un poisson n’était devenu à ce point notre
familier, notre compagnon de jeux, notre ami. Jamais cela ne
se reproduira... Jojo le Mérou est unique. Il mérite sa gloire
cinématographique. Des années durant, sur la Calypso, les
plongeurs se demanderont ce qu’il est devenu. Vivant? Mort
de mort naturelle ? Ferré par un pêcheur à la ligne ? Le ventre
crevé par la flèche d’un chasseur sous-marin ?
Après une courte escale à Aden, nous entrons dans la mer
Rouge et nous mettons le cap sur la pointe sud de la péninsule
du Sinaï — le Ras Mohammed. Le Pacha n’a pas oublié
l’épave qui gît là, par trente mètres de fond. Ni les poissonscamions qui s’embusquent dans ses cales béantes...
Nous plongeons sur le site. Les ferrailles du bateau perdu
sont couvertes d’animaux. Sous la mer, les injures du temps
sont masquées par des guirlandes d’éponges, des bouquets de
gorgones, des incrustations de coraux, des rideaux mouvants
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