CAPITAINE DE LA CALYPSO
sortons de la mer Rouge et, le 24, nous faisons de l’eau, des
vivres et du gazole à Aden. Nous cinglons vers le sud, dans
l’océan Indien.
Le 28 mars est à marquer d’une pierre noire. C’est à cette
date que se déroule l’un des épisodes les plus pénibles de toute
ma carrière d’équipier de la Calypso. Une erreur humaine
aboutit à une frénésie de sang — et à une folie humaine...
Vers 8 heures du matin, la vigie signale un troupeau de
baleines :
« Elle souffle! Par tribord avant!... »
Nous nous précipitons sur le pont. Des cachalots ! Les plus
massifs des cétacés à dents; l’espèce de Moby Dick... Une
demi-douzaine de ces monstres de muscles et de graisse brunnoir, au corps ridé et à la caboche monumentale, passent à un
demi-mille. Ils lancent vers le ciel leur panache de vapeur
caractéristique — incliné à quarante-cinq degrés vers l’avant
et unique (non pas double, comme chez les baleines à fanons) :
seul l’évent gauche est fonctionnel.
Nous engageons la poursuite. Personne, sur la Calypso, ne
raterait un rendez-vous avec ces léviathans. Les « tourbillons
grosses têtes » (Physeter macrocephalus : c’est la traduction de
leur nom scientifique) nagent vite. Ils maintiennent sans forcer
leurs distances.
Soudain, un choc sous la coque... L’hélice vibre et hurle, le
moteur ralentit comme s’il allait caler... Nous regardons à
l’arrière. Une forme sombre se tord dans l’eau. Catastrophe !..
Nous avons heurté un bébé cachalot !
Comment le jeune animal se trouvait-il là, si loin des bras
protecteurs de sa mère ? Je l’ignore. Les femelles de cétacés —
baleines, orques ou dauphins — n’ont pas l’habitude de laisser
leurs enfants traîner derrière elles. Surtout lorsqu’un danger
menace...
Lejeune animal tremble de douleur en surface. Il a le dos et
les flancs mochement entaillés. Il saigne abondamment.
Autour de lui, la mer devient rouge. Il bascule sur le côté. Il
156
sortons de la mer Rouge et, le 24, nous faisons de l’eau, des
vivres et du gazole à Aden. Nous cinglons vers le sud, dans
l’océan Indien.
Le 28 mars est à marquer d’une pierre noire. C’est à cette
date que se déroule l’un des épisodes les plus pénibles de toute
ma carrière d’équipier de la Calypso. Une erreur humaine
aboutit à une frénésie de sang — et à une folie humaine...
Vers 8 heures du matin, la vigie signale un troupeau de
baleines :
« Elle souffle! Par tribord avant!... »
Nous nous précipitons sur le pont. Des cachalots ! Les plus
massifs des cétacés à dents; l’espèce de Moby Dick... Une
demi-douzaine de ces monstres de muscles et de graisse brunnoir, au corps ridé et à la caboche monumentale, passent à un
demi-mille. Ils lancent vers le ciel leur panache de vapeur
caractéristique — incliné à quarante-cinq degrés vers l’avant
et unique (non pas double, comme chez les baleines à fanons) :
seul l’évent gauche est fonctionnel.
Nous engageons la poursuite. Personne, sur la Calypso, ne
raterait un rendez-vous avec ces léviathans. Les « tourbillons
grosses têtes » (Physeter macrocephalus : c’est la traduction de
leur nom scientifique) nagent vite. Ils maintiennent sans forcer
leurs distances.
Soudain, un choc sous la coque... L’hélice vibre et hurle, le
moteur ralentit comme s’il allait caler... Nous regardons à
l’arrière. Une forme sombre se tord dans l’eau. Catastrophe !..
Nous avons heurté un bébé cachalot !
Comment le jeune animal se trouvait-il là, si loin des bras
protecteurs de sa mère ? Je l’ignore. Les femelles de cétacés —
baleines, orques ou dauphins — n’ont pas l’habitude de laisser
leurs enfants traîner derrière elles. Surtout lorsqu’un danger
menace...
Lejeune animal tremble de douleur en surface. Il a le dos et
les flancs mochement entaillés. Il saigne abondamment.
Autour de lui, la mer devient rouge. Il bascule sur le côté. Il
156
