CAPITAINE DE LA CALYPSO
vient au Pacha un jour que nous sommes à table, au carré de la
Calypso. Il peste contre le fait que les plongeurs, en dépit de
leurs efforts et de leur courage, trouvent rapidement leurs
limites. En dessous de soixante-dix mètres, ils deviennent
inefficaces. Ils ne peuvent travailler que quelques minutes (les
temps de décompression s’allongent). Et ils risquent d’être
frappés (plus ou moins gravement) par le syndrome de
l’ivresse des profondeurs (narcose à l’azote). Or, les fonds de
cent, deux cents, trois cents mètres, hors de portée du
scaphandrier autonome, recèlent à coup sûr des secrets
passionnants. Pour les explorer, il faudrait inventer un petit
sous-marin maniable...
A ce moment, Cousteau saisit deux assiettes sur la table. Il
les colle l’une contre l’autre, bord à bord. Et il déclare, avec un
brin de solennité amusée :
« Le voilà, notre submersible ! »
Les ingénieurs de l’Office français de recherches sousmarines (O.F.R.S.) se mettent au travail. En 1955, Jean de
Wouters, Claude Strada et André Laban présentent à Cousteau une maquette au dixième du futur engin d’exploration.
Les tests de résistance à la pression, menés au Centre d’essais
des matériaux de l’arsenal de Toulon, démontrent que la
forme est d’emblée parfaite. Nous appelons notre soucoupe la
Tortue, comme le premier submersible que construisit en 1775
l’Américain David Bushnell. A partir de cet instant, il ne
faudra pas moins de quatre années pour que l’appareil soit
fabriqué en vraie grandeur, testé en usine et dans la mer, et
livré à l’équipe de la Calypso.
Le 8 mars 1955, j’ai la migraine; mais c’est un des plus
beaux jours de ma vie. Nous larguons les amarres : nous allons
tourner ce film qui deviendra mythique après sa Palme d’or à
Cannes et son Oscar à Hollywood : Le Monde du silence...
Au moment d’embarquer, bien entendu, personne ne se
doute de rien. Nous avons le sentiment de commencer une
nouvelle aventure — mais pas d’écrire une page d’Histoire !
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