CAPITAINE DE LA CALYPSO
ni leur ligne latérale qui leur permet de percevoir les plus
infimes vibrations de l’eau, ni les étonnants capteurs nerveux
de leur organe de Jacobson, qui « écoutent » les ondes
électriques. Nous sommes des intrus — et des handicapés —
dans ce monde sous-marin pour lequel ils sont si admirablement conçus, et qu’ils hantent depuis trois cent millions
d’années — pratiquement inchangés depuis l’ère primaire.
Les requins nous localisent, bien entendu. Ils viennent nous
observer les uns après les autres. Mais ils conservent leurs
distances. Ils nous impressionnent, mais la réciproque est
vraie. Nous leur paraissons énormes. Avec nos palmes, les bras
tendus en avant, nous ne mesurons pas loin de trois mètres :
peu d’animaux marins nous dépassent. Or, les requins sont
comme tous les carnassiers du monde : ils vont au plus facile.
Ils chassent la proie la plus faible — le bébé, l’orphelin,
l’individu malade ou blessé... Un plongeur en état de marche
constitue pour eux un gibier difficile. Ils peuvent, certes,
l’agresser — mais en dernier recours, poussés par la faim... Ils
tournent alors longuement, prudemment, autour de l’objet de
leur convoitise, afin de le jauger. Ils se rapprochent. Ils
hésitent.
Le danger devient grand si l’un des poissons ose donner un
coup de dents, et que le sang coule : alors, les squales sont
saisis d’une frénésie meurtrière. L’odeur du sang les affole et
abolit chez eux toute prudence. Ce peut être la curée...
Frédéric Dumas sait cela. Nous en avons discuté depuis que
nous travaillons ensemble. Nous allons vérifier, sous l’eau, la
pertinence de ses observations : en restant vigilants, et en nous
protégeant mutuellement contre une attaque-surprise, nous
devrions pouvoir continuer notre exploration sans prendre de
risques excessifs. J’avoue que je ne suis pas aussi tranquille
que dans ma calanque de Sormiou : les squales sont maintenant une bonne centaine à tournoyer sur le récif.
Nous palmons doucement le long de la pente de corail. Nous
devons éviter de donner aux prédateurs l’impression que nous
cédons à la panique : le nageur qui bat trop vite des pieds et
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ni leur ligne latérale qui leur permet de percevoir les plus
infimes vibrations de l’eau, ni les étonnants capteurs nerveux
de leur organe de Jacobson, qui « écoutent » les ondes
électriques. Nous sommes des intrus — et des handicapés —
dans ce monde sous-marin pour lequel ils sont si admirablement conçus, et qu’ils hantent depuis trois cent millions
d’années — pratiquement inchangés depuis l’ère primaire.
Les requins nous localisent, bien entendu. Ils viennent nous
observer les uns après les autres. Mais ils conservent leurs
distances. Ils nous impressionnent, mais la réciproque est
vraie. Nous leur paraissons énormes. Avec nos palmes, les bras
tendus en avant, nous ne mesurons pas loin de trois mètres :
peu d’animaux marins nous dépassent. Or, les requins sont
comme tous les carnassiers du monde : ils vont au plus facile.
Ils chassent la proie la plus faible — le bébé, l’orphelin,
l’individu malade ou blessé... Un plongeur en état de marche
constitue pour eux un gibier difficile. Ils peuvent, certes,
l’agresser — mais en dernier recours, poussés par la faim... Ils
tournent alors longuement, prudemment, autour de l’objet de
leur convoitise, afin de le jauger. Ils se rapprochent. Ils
hésitent.
Le danger devient grand si l’un des poissons ose donner un
coup de dents, et que le sang coule : alors, les squales sont
saisis d’une frénésie meurtrière. L’odeur du sang les affole et
abolit chez eux toute prudence. Ce peut être la curée...
Frédéric Dumas sait cela. Nous en avons discuté depuis que
nous travaillons ensemble. Nous allons vérifier, sous l’eau, la
pertinence de ses observations : en restant vigilants, et en nous
protégeant mutuellement contre une attaque-surprise, nous
devrions pouvoir continuer notre exploration sans prendre de
risques excessifs. J’avoue que je ne suis pas aussi tranquille
que dans ma calanque de Sormiou : les squales sont maintenant une bonne centaine à tournoyer sur le récif.
Nous palmons doucement le long de la pente de corail. Nous
devons éviter de donner aux prédateurs l’impression que nous
cédons à la panique : le nageur qui bat trop vite des pieds et
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