ce qui est
u eprouve-t-on devant une épave ? Impossible de donner une réponse précise, tant sont
différentes les sensations éprouvées par les plongeurs qui visitent l'une d’entre elles. Ce
que tous partagent en revanche, c’est la fascination de la découverte, la curiosité de savoir
arrivé à cette « chose » qui peut prendre des aspects divers : certaines épaves apparaissent sous la forme d'une masse sombre semblant prolonger les rochers sur lesquels elles se sont
échouées, d’autres surgissent à [improviste, et d’autres encore laissent seulement deviner leur pré
sence par des fragments de coque et des objets éparpillés.
Quoi qu'il en soit, une épave raconte une histoire qui peut se diviser en deux parties : l’une relève de
l’homme, l'autre de la mer La première est souvent passionnante, chargée de mystère, comme dans
le cas des bateaux romains et des galions ; l’autre est tragique, car il s’agit des grands naufrages, des
navires et des avions coulés au cours d’un combat et devant lesquels on ne peut s'empêcher de penser aux hommes qui en ont partagé le sort Reste ensuite le silence et, à la surface de la mec rien ne transparaît.
Dès lors, lepave entame une seconde vie, qui dépend de la mec de la profondeuc des matériaux de construction.
Le bois, substance naturelle, est lentement détruit par les organismes marins s’il n'a pas eu la chance de s’enfouir dans
un fond meuble qui le protège. Le métal, en revanche, est destiné à duree même s’il se transforme sous l’action de
la mer Mais, dans tous les cas, une épave engloutie subit une évolution dont les différentes étapes sont toujours à
peu près similaires. Étrangère au monde sous-marin, elle est soumise à une sorte de purification progressive, comme
s’il s'agissait d'un rituel initiatique destiné à la rendre digne de son nouvel environnement. En fait, il s'agit d’une complexe et invisible succession de phénomènes qui amènent toutes les surfaces d’une épave à se recouvrir lentement
de bacténes ; celles-ci constituent alors une pellicule organique capable de transformer n’importe quelle construction humaine en un substrat favorable au développement d'innombrables formes de vie. Car cette enveloppe de
micro-organismes attire d'autres espèces, selon un processus analogue à celui qui, sur la terre ferme, transforme une
roche sténle en terrain fertile. Algues microscopiques - s'il y a suffisamment de lumière -, protozoaires, champignons,
interagissent avec les bactéries, en se nourrissant, se multipliant, se détruisant. Peu à peu, ce substrat se modifie, devient
de mieux en mieux adapté à son environnement, comme en témoignent la diversification et la densité croissante
de ce qui le recouvre. L'épave commence alors une nouvelle vie.
Sur la plage de Cogoleto - deux jours après le désastre -, on s’efforce d’éliminer le
Chacune de ses parties devient un écosystème. Dans la colonisation de ce
goudron qui s’est abondamment répandu du pétrolier naufragé. Heureusement,
substrat interviennent d'autres paramètres importants : hydrodynamisme,
grâce aux moyens mis en œuvre, il ne restera bientôt plus trace de l’accident.
luminosité, orientation, rugosité. Les ponts et les superstructures se recouvrent d'organismes qui aiment la lumière, écoutilles et portes deviennent des entrées de grottes, tandis que les parties les plus profondes se transforment en gouffres obscurs. La multiplication des espèces et la diversification des
habitats attirent d’autres organismes : mollusques gastéropodes, crustacés, échinodermes, poissons.
Ainsi modifiée, l'épave devient une partie active de la mer qui l’entoure, soumise aux mêmes lois et aux fluctuations
saisonnières. Les organismes, après être arrivés timidement sous forme de larves ou de spores planctoniques à l'implantation problématique, prennent de la vigueur; se transforment en biocénoses, en colonies foisonnantes, en populations structurées qui s'affrontent pour la conquête de territoires et la défense de leurs niches écologiques.
Ainsi se réalise un équilibre dynamique qui transforme une épave en un fascinant milieu marin. Après quoi, celui-ci
évolue en fonction des rapports qui s'établissent entre la natalité et la mortalité des différentes espèces en présence,
selon les stratégies particulières de chacune et les chaînes alimentaires qui sont en jeu. Désormais parfaitement
intégrée à son environnement, une épave n'est plus seulement « la coque d'un navire naufragé », comme la définit le
dictionnaire, mais aussi un superbe témoignage de la vitalité du monde sous-marin.
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