Quand je suis en mer, je vais systématiquement regarder sous les objets qui flottent à la dérive. Neuf fois sur dix,
il y a matière à faire des photos intéressantes : coquillages, tortues, balistes, sérioles. L'ombre rassurante de tels objets
attire en effet de nombreux animaux, qui s'y rassemblent pendant des périodes plus ou moins longues. Aussi est-ce
toujours une aubaine pour le photographe subaquatique. Mais il faut faire attention à ne pas rompre le charme de
telles réunions par une insistance excessive : les poissons, d’abord paisibles et complaisants, pourraient prendre peur
et disparaître soudainement, comme un beau rêve.
C'était en octobre, au coucher du soleil. Après une immersion dans une grotte peuplée de nombreuses crevettes,
je metais attardé pour photographier une araignée de mer Monica, installée dans le canot pneumatique, continuait
à changer pour moi, avec une infinie patience, objectifs et flashes. Soudain, la voix vibrante d'excitation, elle attira mon
attention sur une grosse planche qui flottait sur une eau d'un bleu de plus en plus intense.
Dans ce genre de circonstance, on ne sait jamais à quoi l'on doit s'attendre. Et c'est le cœur battant que nous nous
approchâmes à la rame de ce qui me paraissait ressembler à une vieille porte. Je me laissai doucement glisser dans
l'eau qu’illuminait la chaude et douce lumière du soleil déclinant à l’honzon : des dizaines et des dizaines de poissonspilotes évoluaient tranquillement entre les reflets et les ombres qui dansaient tout autour de ce panneau, dont ils
accompagnaient la dérive depuis je ne sais combien de semaines. Bon nombre d'entre eux se mirent alors à nager
sous le canot et sous mon propre corps,
sans manifester la moindre crainte ; ils semblaient accepter instinctivement ces nouveaux « objets flottants » comme faisant
partie intégrante de la mer
Ce fut un moment magique, exceptionnel,
qui me permit de comprendre comment
avait dû être la Méditerranée quand tous
les poissons n'éprouvaient encore à notre
égard que curiosité ou indifférence, avant
d'avoir appris, à leurs dépens, à se méfier de
l’homme.
Rares sont les endroits encore épargnés où
les poissons se laissent facilement approcher même en plein jour Les parcs et les
réserves maritimes sont exemplaires de la
façon dont nous pouvons nous y prendre,
en limitant notre présence et nos activités,
pour reconstituer l’équilibre et l'harmonie
d'un monde où nous avons trop souvent
pris sans jamais rien donner
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