578 quatrième partie Les mécanismes de l’évolution
ressemblent de plus en plus. Ici, le processus de spéciation
s’inverse, et les deux espèces en cours d’hybridation finissent
par fusionner pour ne former qu’une seule espèce.
Cette situation est peut-être en train de se produire chez
certains des Cichlidés du lac Victoria dont nous avons déjà
parlé. Ces 30 dernières années, environ 200 des 600 espèces
de Cichlidés qui vivaient dans le lac Victoria ont disparu.
L’introduction d’un prédateur, la perche du Nil, explique la
disparition de certaines espèces, mais pas de toutes, puisqu’on
note également la disparition d’autres espèces dont la perche
du Nil n’est pas prédatrice. En fait, l’explication pourrait bien
se trouver dans la fusion d’espèces. De nombreuses paires
d’espèces de Cichlidés écologiquement semblables vivent en
isolement reproductif parce que les femelles d’une espèce
préfèrent s’accoupler avec des mâles d’une couleur donnée,
tandis que les femelles de l’autre espèce préfèrent s’accoupler
avec des mâles d’une autre couleur (voir la figure 24.12). Les
chercheurs croient que, dans les eaux brouillées par la pollution, les femelles ont plus de difficulté à distinguer par la
couleur les mâles de leur propre espèce des mâles de l’espèce
étroitement apparentée. Si d’autres résultats de recherche
viennent étayer cette hypothèse, on sera en droit de penser que
la pollution du lac Victoria a entraîné des effets en cascade. Le
scénario serait le suivant : en diminuant la capacité des femelles
de distinguer les mâles de leur propre espèce, la pollution a
d’abord accru la fréquence des accouplements entre membres
d’espèces que l’isolement reproductif séparait jadis l’une
de l’autre. Ces accouplements interspécifiques ont produit
de nombreux hybrides, ce qui a fini par entraîner la fusion des
patrimoines génétiques des espèces parentales et, par conséquent, une diminution du nombre d’espèces (figure 24.16).
Des phénomènes similaires pourraient être en train de
toucher l’ours blanc (Ursus maritimus). Les fossiles et les analyses génétiques indiquent que les ours blancs sont une espèce
formée à partir des populations nordaméricaines de grizzlis (U. arctos) et
vieille de 100 000 à 200 000 ans. Dans
les dernières décennies, le réchauffement
de la planète a réduit l’étendue de la
banquise de l’Arctique sur laquelle les
ours blancs chassent les phoques et
d’autres proies. Comme leur territoire
de chasse risque de disparaître (disparition qui est une menace d’extinction),
les ours blancs se retrouvent plus souvent sur la terre ferme, où ils peuvent
s’accoupler avec des grizzlis. On a
d’ailleurs déjà observé dans la nature de
tels descendants hybrides d’ours blancs
et de grizzlis, que l’on nomme grolars
(voir la figure 24.4). Si l’habitat de l’ours
blanc finit par disparaître, le nombre
croissant de ces hybrides pourrait
amorcer une fusion des patrimoines
génétiques de ces deux espèces qui contribuerait à l’extinction de l’ours blanc.
La stabilité ou la production
continuelle d’individus hybrides
De nombreuses zones hybrides sont
stables en ce sens que la production d’hybrides s’y poursuit
à long terme. Dans certains cas, cette production continuelle
s’explique par le fait que les hybrides survivent mieux ou se
reproduisent en plus grand nombre que les membres des
deux espèces parentales, du moins au cours de certaines années
ou dans certains habitats. Mais on a aussi observé des zones
hybrides stables dans des cas où la sélection s’exerçait à l’encontre des hybrides, ce qui constitue un résultat inattendu.
On s’en souvient, dans la zone hybride des crapauds Bombina, les hybrides sont fortement désavantagés. Les descendants
des individus qui préfèrent s’accoupler avec des membres de
leur propre espèce devraient donc connaître un meilleur taux
de survie que les descendants des hybrides plus fragiles, qui
s’accouplent sans discrimination avec les membres des autres
espèces. Logiquement, on devrait assister à un renforcement
des barrières reproductives, ce qui limiterait la production de
crapauds hybrides. Or, depuis plus de 20 ans, les études ne
rapportent aucun signe de renforcement, et la production
d’hybrides se maintient.
Comment expliquer ce phénomène ? Une des explications
se rapporte à l’étroitesse de la zone hybride des Bombina
(voir la figure 24.13). Des données indiquent que les membres
des deux espèces parentales quittent leurs populations hors
zone et migrent dans la zone hybride. De tels mouvements
entraînent la production continuelle d’hybrides, contrant
potentiellement la sélection qui favoriserait un isolement
reproductif accru dans la zone hybride. Si cette dernière était
plus large, ce phénomène serait moins susceptible de se produire, puisque au centre de la zone le flux génétique en provenance des populations parentales hors de la zone hybride
serait faible. En bref, ce qui se passe dans les zones hybrides
va parfois dans le sens de nos prédictions (dans le cas des
gobemouches européens et des Cichlidés du lac Victoria) et
Nombre de femelles
0
28
24
20
16
12
8
4
Même
espèce
Lorsqu’elles choisissent
parmi des mâles
sympatriques, toutes
les femelles préfèrent
un mâle de leur espèce.
Cependant, lorsqu’elles
choisissent parmi des
mâles allopatriques,
les femelles s’accouplent
souvent avec un mâle
de l’autre espèce.
Même
espèce
Autre
espèce
Autre
espèce
(aucun)
Préférence d’accouplement des femelles
Préférence d’accouplement des femelles
Gobemouche noir
mâle sympatrique
Les femelles choisissent
entre ces mâles :
Les femelles choisissent
entre ces mâles :
Gobemouche à collier
mâle sympatrique
Gobemouche noir
mâle allopatrique
Gobemouche à collier
mâle allopatrique
m  Figure 24.15 Le renforcement des barrières reproductives chez des espèces européennes
de gobemouches étroitement reliées.
Précédent

- 618/1611

Suivant