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L E S C A N D O L L E E T D A R W I N : É C O L O G U E S AVA N T L A L E T T R E
Charles Darwin perché sur l’« arbre de l’évolution »,
auréolé des célèbres « pinsons de Darwin », endémiques des Galápagos (caricature du xix
e siècle).
« D
e mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. » Par cette heureuse formule, Diderot résume un apologue imaginé par Fontenelle dans
ses Entretiens sur la pluralité des mondes. À l’occasion d’une des leçons d’astronomie
données la nuit dans un parc à une belle marquise, le narrateur des Entretiens – désireux de convaincre celle-ci que les astres ne sont pas immuables – a recours à une
analogie. Si les roses, « qui ne durent qu’un jour », pouvaient écrire des histoires et se
les transmettre, elles se feraient la réfl exion qu’elles ont toujours vu le même jardinier et qu’il a « toujours été fait comme il est »… Dans Le Rêve de d’Alembert, Diderot
reprend cet argument et en élargit le sens. Qualifi ant de « sophisme de l’éphémère »
notre propension à croire immuable ce que nous ne voyons pas changer, il s’inscrit
ainsi dans la cohorte inventive et audacieuse des auteurs qui ont incité les sciences
de la nature à conquérir la dimension du temps. Tout se passe comme si l’éclatement
d’une chronologie courte tirée d’une lecture littérale de la Bible avait représenté à la
fois une condition et une conséquence du développement de la géologie. Entre ce
temps long dans lequel s’inscrit l’évolution des espèces, d’une part, et le temps court
imparti à nos vies humaines, d’autre part, une autre échelle de temps doit être prise
en compte : celle des changements qui affectent le paysage, la fl ore ou la faune d’une
région – en un mot, celle de l’écologie. Toutes ces temporalités se chevauchent, s’articulent et s’emboîtent de telle sorte que les données écologiques sont, ou devraient
être, prises en compte par l’historien autant que par le géologue, et que l’écologue
ne peut comprendre la structure et la
dynamique d’un paysage sans considérer les activités humaines aussi bien
que les processus géologiques. Cette
complémentarité ne s’est pas imposée
« Si une seule fonction importante manquait
dans le monde animal, on pourrait craindre
le plus grand désastre dans l’univers. »
Wilcke (1760), in Linné (1972).
C H A P I T R E
6
Les Candolle et Darwin :
écologues avant la lettre
Jean-Marc Drouin
L E S C A N D O L L E E T D A R W I N : É C O L O G U E S AVA N T L A L E T T R E
Charles Darwin perché sur l’« arbre de l’évolution »,
auréolé des célèbres « pinsons de Darwin », endémiques des Galápagos (caricature du xix
e siècle).
« D
e mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier. » Par cette heureuse formule, Diderot résume un apologue imaginé par Fontenelle dans
ses Entretiens sur la pluralité des mondes. À l’occasion d’une des leçons d’astronomie
données la nuit dans un parc à une belle marquise, le narrateur des Entretiens – désireux de convaincre celle-ci que les astres ne sont pas immuables – a recours à une
analogie. Si les roses, « qui ne durent qu’un jour », pouvaient écrire des histoires et se
les transmettre, elles se feraient la réfl exion qu’elles ont toujours vu le même jardinier et qu’il a « toujours été fait comme il est »… Dans Le Rêve de d’Alembert, Diderot
reprend cet argument et en élargit le sens. Qualifi ant de « sophisme de l’éphémère »
notre propension à croire immuable ce que nous ne voyons pas changer, il s’inscrit
ainsi dans la cohorte inventive et audacieuse des auteurs qui ont incité les sciences
de la nature à conquérir la dimension du temps. Tout se passe comme si l’éclatement
d’une chronologie courte tirée d’une lecture littérale de la Bible avait représenté à la
fois une condition et une conséquence du développement de la géologie. Entre ce
temps long dans lequel s’inscrit l’évolution des espèces, d’une part, et le temps court
imparti à nos vies humaines, d’autre part, une autre échelle de temps doit être prise
en compte : celle des changements qui affectent le paysage, la fl ore ou la faune d’une
région – en un mot, celle de l’écologie. Toutes ces temporalités se chevauchent, s’articulent et s’emboîtent de telle sorte que les données écologiques sont, ou devraient
être, prises en compte par l’historien autant que par le géologue, et que l’écologue
ne peut comprendre la structure et la
dynamique d’un paysage sans considérer les activités humaines aussi bien
que les processus géologiques. Cette
complémentarité ne s’est pas imposée
« Si une seule fonction importante manquait
dans le monde animal, on pourrait craindre
le plus grand désastre dans l’univers. »
Wilcke (1760), in Linné (1972).
C H A P I T R E
6
Les Candolle et Darwin :
écologues avant la lettre
Jean-Marc Drouin
