“reuss” — 2007/1/9 — 17:32 — page 137 — #151
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Le témoignage d’un acteur
de cette histoire
La théorie des réacteurs à Saclay
de la règle à calcul à nos jours
Un regard sur le passé
Pierre Benoist
La physique des réacteurs est une science hybride. Ce n’est pas une science fondamentale, encore que certains, par une curieuse déviation de l’esprit, aient pu avoir la tentation de la considérer comme telle. Cette tentation est effectivement grande, tant certains
problèmes qu’elle soulève sont fascinants pour l’esprit. Mais c’est pourtant une science
hybride, car elle participe à la fois de l’art du chercheur et de celui de l’ingénieur, et en ce
sens elle est une technique. Or que veut avant tout l’ingénieur : réaliser, construire. C’est
bien grâce à lui que les automobiles roulent, que les avions volent, que nous sommes éclairés quand il fait nuit et chauffés quand il fait froid. Il y a fort à parier que si ces réalisations
étaient confiées à de purs chercheurs, nous irions à pied, travaillerions à la chandelle et
grelotterions en hiver. Au contraire que veut le chercheur : avant tout, comprendre ; pour
l’expérimentateur, imaginer, réaliser et interpréter une expérience qui jettera la lumière
sur un phénomène nouveau ; pour le théoricien, bâtir la théorie d’un phénomène, ou une
méthode de calcul. Mais la frontière entre ingénieur et chercheur n’est pas une barrière infranchissable. Celle-ci est évidemment, et d’ailleurs heureusement, un peu floue. Certains
tempéraments peuvent aller et venir d’un domaine à l’autre. Ce qui distingue essentiellement l’ingénieur du chercheur concerne le référentiel temporel. L’ingénieur est pressé
d’aller vers l’avant dans la conception et la réalisation ; n’ayant pas toujours le temps d’approfondir les très nombreux phénomènes qu’il doit prendre en compte, il doit parfois se
contenter de formules empiriques ; après tout les premiers avions n’étaient jamais qu’un
assemblage de bouts de bois et de bouts de ficelle, et ils volaient ; l’ingénieur n’a pas
attendu le résultat de recherches ultra-sophistiquées sur la turbulence pour les construire.
Le chercheur au contraire, plus focalisé dans l’étude de phénomènes particuliers, pourra
s’attacher à la compréhension de tel ou tel d’entre eux
1 .
1 Notons que ce processus de compréhension passe généralement par des blocages successifs et n’est, ni linéaire
en temps, ni toujours facilement prévisible (hélas). De même que personne n’a encore réussi à faire mûrir des
tomates en l’espace de deux minutes, la compréhension d’un phénomène un peu complexe demande un certain
temps de maturation, variable suivant les problèmes et les individus, mais par essence incompressible, même en
travaillant jour et nuit. En d’autres termes ce long fleuve n’est tranquille qu’en apparence.
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Le témoignage d’un acteur
de cette histoire
La théorie des réacteurs à Saclay
de la règle à calcul à nos jours
Un regard sur le passé
Pierre Benoist
La physique des réacteurs est une science hybride. Ce n’est pas une science fondamentale, encore que certains, par une curieuse déviation de l’esprit, aient pu avoir la tentation de la considérer comme telle. Cette tentation est effectivement grande, tant certains
problèmes qu’elle soulève sont fascinants pour l’esprit. Mais c’est pourtant une science
hybride, car elle participe à la fois de l’art du chercheur et de celui de l’ingénieur, et en ce
sens elle est une technique. Or que veut avant tout l’ingénieur : réaliser, construire. C’est
bien grâce à lui que les automobiles roulent, que les avions volent, que nous sommes éclairés quand il fait nuit et chauffés quand il fait froid. Il y a fort à parier que si ces réalisations
étaient confiées à de purs chercheurs, nous irions à pied, travaillerions à la chandelle et
grelotterions en hiver. Au contraire que veut le chercheur : avant tout, comprendre ; pour
l’expérimentateur, imaginer, réaliser et interpréter une expérience qui jettera la lumière
sur un phénomène nouveau ; pour le théoricien, bâtir la théorie d’un phénomène, ou une
méthode de calcul. Mais la frontière entre ingénieur et chercheur n’est pas une barrière infranchissable. Celle-ci est évidemment, et d’ailleurs heureusement, un peu floue. Certains
tempéraments peuvent aller et venir d’un domaine à l’autre. Ce qui distingue essentiellement l’ingénieur du chercheur concerne le référentiel temporel. L’ingénieur est pressé
d’aller vers l’avant dans la conception et la réalisation ; n’ayant pas toujours le temps d’approfondir les très nombreux phénomènes qu’il doit prendre en compte, il doit parfois se
contenter de formules empiriques ; après tout les premiers avions n’étaient jamais qu’un
assemblage de bouts de bois et de bouts de ficelle, et ils volaient ; l’ingénieur n’a pas
attendu le résultat de recherches ultra-sophistiquées sur la turbulence pour les construire.
Le chercheur au contraire, plus focalisé dans l’étude de phénomènes particuliers, pourra
s’attacher à la compréhension de tel ou tel d’entre eux
1 .
1 Notons que ce processus de compréhension passe généralement par des blocages successifs et n’est, ni linéaire
en temps, ni toujours facilement prévisible (hélas). De même que personne n’a encore réussi à faire mûrir des
tomates en l’espace de deux minutes, la compréhension d’un phénomène un peu complexe demande un certain
temps de maturation, variable suivant les problèmes et les individus, mais par essence incompressible, même en
travaillant jour et nuit. En d’autres termes ce long fleuve n’est tranquille qu’en apparence.
