CHRONIQUES D’UNE MOLÉCULE
Au-delà de l’image
3
Par Alain Lachapelle, Collège André-Grasset
Le 29 mai 1945, deux of?ciers alliés frappent à la porte du marchand d’art hollandais Han van Meegeren a?n de connaître
le réel propriétaire d’une toile de Vermeer,
Le Christ et la femme adultère, retrouvée
dans la collection privée du maréchal nazi
Hermann Goering. Ils étaient loin de se
douter que non seulement la toile était un
faux, mais que son auteur, l’un des plus
célèbres faussaires d’œuvres d’art de tous
les temps, était justement ce gentil aristocrate qui les accueillait !
Cependant, bien que Meegeren avoua sans hésiter
son crime (il dut même peindre un faux en prison pour
convaincre les experts !), les enquêteurs peinaient souvent dans des cas similaires à distinguer le vrai du faux,
l’original de la réplique ou de l’invention pure et simple,
faute de moyens techniques ef?caces.
Heureusement, pour effectuer ces analyses, les
experts disposent maintenant d’une arme redoutable,
la spectroscopie, c’est-à-dire l’étude de l’interaction des
ondes électromagnétiques avec la matière.
Ainsi, bien que le vernis, un mélange complexe de
divers terpénoïdes insaturés (composés organiques formés en liant, de diverses façons, des unités d’isoprène ou
2-méthylbutadiène) trouvé sur les peintures, soit transparent à la lumière visible, il ne l’est souvent pas à la lumière
ultraviolette. L’absorption des photons par les molécules
de vernis donne lieu à un phénomène de ?uorescence,
soit une émission de photons moins énergétiques que les
photons initiaux absorbés et qui est perceptible dans le
domaine des longueurs d’onde du visible. Cette uorescence est relativement faible pour des vernis fraîchement
appliqués étant constitués de composés insaturés. Elle
devient cependant plus importante pour les vieux vernis à cause du contact prolongé avec l’oxygène de l’air,
créant ainsi de vastes réseaux de liaisons π conjuguées.
L’exposition d’une toile à la lumière ultraviolette permet
ainsi de déceler les retouches faites sur l’original.
Le vermillon (HgS) est un pigment
minéral de couleur rouge.
Par ailleurs, contrairement à la lumière
visible, le rayonnement infrarouge (du
moins dans un certain domaine de longueurs d’onde) n’est pas absorbé par
les pigments de la toile. Cependant, il
est absorbé de façon appréciable par les
liaisons chimiques comportant du carbone, un élément trouvé en très grande
quantité dans les dessins préliminaires au
fusain que l’artiste recouvre par la suite.
Cette technique dévoile souvent les repentirs du peintre.
En?n, les rayons X, constitués de photons de très
grande énergie, ne sont absorbés que par les atomes
de grande densité électronique (comme le plomb ou
le mercure) ou par les grandes concentrations de pigments. Or, ces atomes lourds ne sont présents que dans
quelques pigments particuliers comme le vermillon
(HgS) de couleur rouge, le minium (Pb 3 O 4 ) de couleur orangée ou la céruse ((PbCO 3 ) 2 • Pb(OH) 2 ) de
couleur blanche. Puisque les peintres travaillent habituellement avec leur palette préférée de pigments, la
reconnaissance de pigments particuliers sert souvent
à révéler le travail successif de plusieurs de ces peintres sur la même toile. Par exemple, le célèbre Festin
des Dieux fut peint en couches successives au xvi
e siècle
par Bellini, Dossi et, ?nalement, Le Titien !
Le Festin des Dieux
Plus près de nous, à Ottawa, les scienti?ques rattachés à l’Institut canadien de conservation, comme la
chimiste Marie-Claude Corbeil, traquent également les
faussaires en utilisant quotidiennement ces techniques
de spectroscopie, de concert avec une analyse poussée
des pigments inorganiques présents. Car dès lors qu’il
est connu qu’un Riopelle ou un Lemieux s’est vendu
aux enchères à plus de deux millions de dollars ces dernières années, tous les Meegeren de ce monde ont le
pinceau fébrile !
Le Christ et la femme adultère
232 Chapitre 5 Spectroscopie
Précédent

- 244/612

Suivant