Langeais, en la trouvant de jour en jour plus abattue, plus pâle, plus amaigrie.
Les vagues ardeurs d’un amour réel, les irritations de l’orgueil blessé, la
constante piqûre du seul mépris qui pût l’atteindre, ses élancements vers des
plaisirs perpétuellement souhaités, perpétuellement trahis ; enfin, toutes ces
forces inutilement excitées, minaient sa double nature. Élie payait l’arriéré
de sa vie trompée. Elle sortit enfin pour assister à une revue où devait se
trouver monsieur de Montriveau. Placée sur le balcon des Tuileries, avec la
famille royale, la duchesse eut une de ces fêtes dont l’âme garde un long
souvenir. Elle apparut sublime de langueur, et tous les yeux la saluèrent
avec admiration. Elle échangea quelques regards avec Montriveau, dont la
présence la rendait si belle. Le général défila presque à ses pieds dans toute la
splendeur de ce costume militaire dont l’effet sur l’imagination féminine est
avoué même par les plus prudes personnes. Pour une femme bien éprise, qui
n’avait pas vu son amant depuis deux mois, ce rapide moment ne dut-il pas
ressembler à cette phase de nos rêves où, fugitivement, notre vue embrasse
une nature sans horizon ? Aussi, les femmes ou les jeunes gens peuventils seuls imaginer l’avidité stupide et délirante qu’exprimèrent les yeux de
la duchesse. Quant aux hommes, si, pendant leur jeunesse, ils ont éprouvé,
dans le paroxysme de leurs premières passions, ces phénomènes de la
puissance nerveuse, plus tard ils les oublient si complètement, qu’ils arrivent
à nier ces luxuriantes extases, le seul nom possible de ces magnifiques
intuitions. L’extase religieuse est la folie de la pensée dégagée de ses liens
corporels ; tandis que, dans l’extase amoureuse, se confondent, s’unissent
et s’embrassent les forces de nos deux natures. Quand une femme est en
proie aux tyrannies furieuses sous lesquelles ployait madame de Langeais,
les résolutions définitives se succèdent si rapidement, qu’il est impossible
d’en rendre compte. Les pensées naissent alors les unes des autres, et courent
dans l’âme comme ces nuages emportés par le vent sur un fond grisâtre
qui voile le soleil. Dès lors, les faits disent tout. Voici donc les faits.
Le lendemain de la revue, madame de Langeais envoya sa voiture et sa
livrée attendre à la porte du marquis de Montriveau depuis huit heures du
matin jusqu’à trois heures après midi. Armand demeurait rue de Seine, à
quelques pas de la chambre des pairs, où il devait y avoir une séance ce
jour-là. Mais longtemps avant que les pairs ne se rendissent à leur palais,
quelques personnes aperçurent la voiture et la livrée de la duchesse. Un
jeune officier dédaigné par madame de Langeais, et recueilli par madame
de Sérisy, le baron de Maulincour, fut le premier qui reconnut les gens. Il
alla sur-le-champ chez sa maîtresse lui raconter sous le secret cette étrange
folie. Aussitôt, cette nouvelle fut télégraphiquement portée à la connaissance
de toutes les coteries du faubourg Saint-Germain, parvint au château, à
l’Élysée-Bourbon, devint le bruit du jour, le sujet de tous les entretiens,
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