– Mais, pour moi désormais, le bonheur, n’est-ce pas de vous voir, de
vous entendre… Jusqu’à présent je n’avais que souffert, et maintenant je
comprends que je puis être malheureux…
– Assez, assez, dit-elle, allez-vous-en, il est minuit, respectons les
convenances. Je ne suis pas allée au bal, vous étiez là. Ne faisons pas causer.
Adieu. Je ne sais ce que je dirai, mais la migraine est bonne personne et ne
nous donne jamais de démentis.
– Y a-t-il bal demain ? demanda-t-il.
– Vous vous y accoutumeriez, je crois. Eh ! bien, oui, demain nous irons
encore au bal.
Armand s’en alla l’homme le plus heureux du monde, et vint tous les soirs
chez madame de Langeais à l’heure qui, par une sorte de convention tacite,
lui fut réservée. Il serait fastidieux et ce serait pour une multitude de jeunes
gens qui ont de ces beaux souvenirs une redondance que de faire marcher
ce récit pas à pas, comme marchait le poème de ces conversations secrètes
dont le cours avance ou retarde au gré d’une femme par une querelle de mots
quand le sentiment va trop vite, par une plainte sur les sentiments quand
les mots ne répondent plus à sa pensée. Aussi, pour marquer le progrès de
cet ouvrage à la Pénélope, peut-être faudrait-il s’en tenir aux expressions
matérielles du sentiment. Ainsi, quelques jours après la première rencontre
de la duchesse et d’Armand de Montriveau, l’assidu général avait conquis
en toute propriété le droit de baiser les insatiables mains de sa maîtresse.
Partout où allait madame de Langeais, se voyait inévitablement monsieur de
Montriveau, que certaines personnes nommèrent, en plaisantant, le planton
de la duchesse. Déjà la position d’Armand lui avait fait des envieux, des
jaloux, des ennemis. Madame de Langeais avait atteint à son but. Le marquis
se confondait parmi ses nombreux admirateurs, et lui servait à humilier ceux
qui se vantaient d’être dans ses bonnes grâces, en lui donnant publiquement
le pas sur tous les autres.
– Décidément, disait madame de Sérizy, monsieur de Montriveau est
l’homme que la duchesse distingue le plus.
Qui ne sait pas ce que veut dire, à Paris, être distingué par une femme ?
Les choses étaient ainsi parfaitement en règle. Ce qu’on se plaisait à raconter
du général le rendit si redoutable, que les jeunes gens habiles abdiquèrent
tacitement leurs prétentions sur la duchesse, et ne restèrent dans sa sphère
que pour exploiter l’importance qu’ils y prenaient, pour se servir de son
nom, de sa personne, pour s’arranger au mieux avec certaines puissances
du second ordre, enchantées d’enlever un amant à madame de Langeais.
La duchesse avait l’œil assez perspicace pour apercevoir ces désertions et
ces traités dont son orgueil ne lui permettait pas d’être la dupe. Alors elle
savait, disait monsieur le prince de Talleyrand, qui l’aimait beaucoup, tirer
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