assez riche pour être entourée d’un éclat égal à celui dont s’environnent
même les rois éphémères de la finance, assez spirituelle pour ne jamais être
humiliée par une fine plaisanterie, et assez belle pour être la rivale de tout son
sexe ? Ces réflexions, un homme les fait en un clin d’œil. Mais si la femme
qui les lui inspire lui présente en même temps, dans l’avenir de sa précoce
passion, les changeantes délices de la grâce, l’ingénuité d’une âme vierge,
les mille plis du vêtement des coquettes, les dangers de l’amour, n’est-ce
pas à remuer le cœur de l’homme le plus froid ? Voici dans quelle situation
se trouvait en ce moment monsieur de Montriveau, relativement à la femme,
et le passé de sa vie garanti en quelque sorte la bizarrerie du fait. Jeté jeune
dans l’ouragan des guerres françaises, ayant toujours vécu sur les champs de
bataille, il ne connaissait de la femme que ce qu’un voyageur pressé, qui va
d’auberge en auberge, peut connaître d’un pays. Peut-être aurait-il pu dire de
sa vie ce que Voltaire disait à quatre-vingts ans de la sienne, et n’avait-il pas
trente-sept sottises à se reprocher ? Il était, à son âge, aussi neuf en amour
que l’est un jeune homme qui vient de lire Faublas en cachette. De la femme,
il savait tout ; mais de l’amour, il ne savait rien ; et sa virginité de sentiment
lui faisait ainsi des désirs tout nouveaux. Quelques hommes, emportés par
les travaux auxquels les ont condamnés la misère ou l’ambition, l’art ou la
science, comme monsieur de Montriveau avait été emporté par le cours de
la guerre et les évènements de sa vie, connaissent cette singulière situation,
et l’avouent rarement. À Paris, tous les hommes doivent avoir aimé. Aucune
femme n’y veut de ce dont aucune n’a voulu. De la crainte d’être pris pour un
sot, procèdent les mensonges de la fatuité générale en France, où passer pour
un sot, c’est ne pas être du pays. En ce moment, monsieur de Montriveau fut
à la fois saisi par un violent désir, un désir grandi dans la chaleur des déserts,
et par un mouvement de cœur dont il n’avait pas encore connu la bouillante
étreinte. Aussi fort qu’il était violent, cet homme sut réprimer ses émotions ;
mais, tout en causant de choses indifférentes, il se retirait en lui-même, et
se jurait d’avoir cette femme, seule pensée par laquelle il pouvait entrer
dans l’amour. Son désir devint un serment fait à la manière des Arabes avec
lesquels il avait vécu, et pour lesquels un serment est un contrat passé entre
eux et toute leur destinée, qu’ils subordonnent à la réussite de l’entreprise
consacrée par le serment, et dans laquelle ils ne comptent même plus leur
mort que comme un moyen de plus pour le succès. Un jeune homme se
serait dit : – Je voudrais bien avoir la duchesse de Langeais pour maîtresse !
un autre : – Celui qui sera aimé de la duchesse de Langeais sera un bien
heureux coquin ! Mais le général se dit : – J’aurai pour maîtresse madame
de Langeais. Quand un homme vierge de cœur, et pour qui l’amour devient
une religion, conçoit une semblable pensée, il ne sait pas dans quel enfer il
vient de mettre le pied.
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